dimanche, 01 novembre 2009

Mon grand registre 3

À la Toussaint, je pense moins à mes morts qu'à éviter les flaques.

mercredi, 21 octobre 2009

"Mais c'est sentimental!"

Couché le long de ma frileuse, j'ai pensé au bonheur en oubliant ma main sur sa hanche fraîchement enveloppée par la chaleur d'une bouillotte rouge. J'ai laissé s'engourdir l'autre, que berçait sa respiration de ronfleuse, en regardant refroidir une tasse de thé fumante. Dans un vase improvisé, cinq roses blanches, fanées comme des visages de marins, attendaient qu'on les jette.

jeudi, 10 septembre 2009

«A mi querido "misántropo"»

"Merci, Schopenhauer, pour cette pensée qui me fournit une large justification: "La sociabilité fait partie des tendances dangereuses, et même ruineuses, parce qu'elle nous met en contact avec des êtres dont la grande majorité est mauvaise moralement et obtuse ou dévoyée intellectuellement." Je sens moi aussi, toujours plus, qu'avoir des contacts, voir des gens, soustrait inutilement des battements au cœur et de la lymphe vitale à l'esprit; je sais que là, au milieu d'eux, trouver quelqu'un capable de me donner ou de recevoir de moi quelque chose de bon est un espoir fou. "Avoir assez en soi-même pour ne pas avoir besoin de la société est déjà un grand bonheur parce que presque toutes nos souffrances viennent de la société, et que la tranquillité d'esprit, qui après la santé constitue l'élément essentiel de notre bonheur, est mise en danger par toute société et ne peut donc subsister sans une mesure considérable de solitude." (On trouvera ces bonnes maximes dans les Parerga, au chapitre V des "Aphorismes sur la science de la vie".)"

(Guido Ceronetti, Le silence du corps, Albin Michel, 1984, p. 87-88)

lundi, 07 septembre 2009

Journal d'un blogueur 6

À mes heures perdues, je procrastine...

mardi, 01 septembre 2009

"Je croupis dans les Usines du Négatif."

Dans la rue d'une ville industrielle, j'ai croisé, devant une vitrine des Pompes funèbres, un panier de linge abandonné aux encombrants. De vieilles chemises de nuit qui sentaient encore la nuit. A quelques pas de là, une feuille morte se délitait dans de l'eau de pluie algueuse et rouilleuse, comme des fruits dans une vieille sangria. J'ai pensé que je mourrais jeune. Et je me suis dit que j'apprendrais une complainte de Jules Laforgue, parce que j'aurais aimé m'en réciter une, à ce moment-là.

mardi, 25 août 2009

Gribouillis d'un standardiste 5

Assis sur mon siège, dont j'ai enclenché la position "rocking-chair", je me balance en regardant les gens passer. C'est tous les jours le même manège. Je regarde traîner les pieds des patients, dont les corps sont désarticulés par les cachets. Et je rends leur salut aux employés qui lèvent le bras quand ils arrivent à mon niveau, comme des marionnettes dont la Politesse tirerait les fils. La plupart ne savent pas véritablement à qui ils l'adressent, leur salut, ne distinguant au mieux que mon ombre, derrière la vitre teintée. Mais je le leur rends toujours, leur salut, parce que j'ai horreur qu'on enraye l'automatisme qu'est la réponse à un bonjour.
De même, je ne sais pas dans quelle oreille va tomber mon bonjour, quand je décroche le téléphone, qui a pour sonnerie les premières mesures de Chauffeur, si t'es champion. Je joue avec les graves et les aigus de ma voix. C'est chaque fois la même mélodie, du même registre que le chant de la boulangère: "Et avec ça?" Amministrativo cantabile.
J'ai le même genre de boulot que le flic qui fait la circulation au carrefour — un pantin mécanique avec un sifflet. La seule fantaisie que je m'accorde, c'est de faire rire les jolies voix de femmes.
Aujourd'hui, c'est mon dernier jour.

dimanche, 23 août 2009

L'Éducation gastronomique

Ce ne sont pas les tripes qui sentent la merde, c'est la merde qui sent les tripes.

dimanche, 16 août 2009

Lettre à la couche-tard de la rue du Beaumart

Vers cinq heures ce matin, comme je passais en voiture à côté de chez vous pour me rendre à mon travail, j'ai pensé à vous. Je pense à vous presque chaque fois que je passe devant chez vous. Pourtant je ne vous connais pas. Et vous le voyez bien, je vous écris quand même. Vous allez sûrement trouver ça bizarre. Je trouve ça un peu bizarre moi-même. Quand je dis vous, c'est du vouvoiement. Je m'adresse à l'une d'entre vous, qui vivez sous ce toit. Je ne suis pas certain que vous, qui êtes en train de lire cette lettre, soyez aussi la personne à qui je l'adresse. Je l'adresse à une jeune femme. Peut-être y en a-t-il plusieurs, sous votre toit, ça je ne sais pas.
Peut-être aussi que vous êtes toute une famille de noctambules, d'insomniaques ou de couche-tard. Moi, je m'adresse à vous que je pense être cette jeune femme que j'ai aperçue à la fenêtre de votre cuisine, une nuit que je roulais sur la route qui passe à côté de votre maison. J'emprunte souvent cette route, et souvent de nuit. Et, sur l'ensemble du trajet, votre maison est toujours la seule à être éclairée — éclairée de l'intérieur, je veux dire. Et je pense que c'est ça, la vraie raison pour laquelle je pense à vous quand je passe, et que c'est aussi celle pour laquelle je vous écris cette lettre.

Oui, je dois bien dire que ça me fait quelque chose que seuls vous et moi soyons apparemment encore les seuls éveillés en pleine nuit, les seuls sur tous ceux qui se trouvent sur mon trajet. Les seuls à être encore éveillés et seuls. Parce que, je n'en doute pas, des couples font l'amour, à cette heure-là. C'est le genre de choses qu'un couple fait à cette heure-là. Mais en couple on n'est pas seul, comme nous, vous dans votre maison, et moi dans ma voiture.
Vous êtes jolie et plutôt jeune. On doit avoir à peu près le même âge. J'ai vu un "A" au derrière d'une des voitures qui stationnent devant votre garage. Je me suis dit que c'était la vôtre, et la preuve que vous n'êtes pas isolée. Cela va sûrement encore vous surprendre mais, il y a un temps, je vous imaginais seule et isolée, comme une princesse enfermée dans une tour, une princesse jolie et triste. Ce doit être de vous voir seule, comme ça, dans ces conditions, qui m'a fait penser ça. N'y prêtez aucune attention, c'était juste une pensée comme ça.
Vous croyez peut-être, à ce stade de votre lecture, me voir venir. Mais vous n'y êtes pas, j'en suis sûr. Je n'y suis pas encore moi-même, pas tant que je n'aurai pas fini d'écrire cette lettre. Je suis sûr que vous vous dites que je vous drague, en vous parlant de princesse et de couples qui font l'amour. Eh bien, jusqu'à maintenant, ça ressemblait peut-être à de la drague, mais ce n'en était pas. Enfin je ne crois pas. Je ne vous écris pas pour qu'on se rencontre. On pourrait très bien continuer comme ça, vous à veiller et moi à passer, que ça ne me dérangerait pas plus que ça.
Cette lettre aura seulement pour conséquence que vous saurez vous aussi que moi, un jeune comme vous, qui a comme vous l'habitude d'être encore éveillé à des heures pareilles, passe devant chez vous et pense à ce qui vous rapproche, vous et lui. Jusque là, je n'étais tout au plus que deux phares dans la nuit. Et, en pleine nuit, impossible pour vous de distinguer le visage du conducteur. Pas même cette nuit-là, où je vous ai vue de face, à la fenêtre, en train de regarder mes phares. Cette lettre est une manière de faire en sorte que vous me voyiez un peu vous aussi, quelque chose comme pour rétablir une certaine égalité, quelque chose pour être encore plus pareils peut-être.

Attention, je ne voudrais pas que vous regardiez, après votre lecture, chaque voiture qui passera à une heure tardive comme étant potentiellement la voiture au volant de laquelle se trouve le rédacteur de cette lettre bizarre, et que cela vous empêche encore plus de dormir. D'ailleurs, êtes-vous une insomniaque ou une couche-tard? Et puis après tout, je ne veux pas le savoir. Je ne veux rien savoir du tout. C'est très bien comme ça. Je ne sais même pas si je désire que vous répondiez à cette lettre. Je vous ai probablement assez perturbée comme ça. Mais, si ça peut vous rassurer, je suis quelqu'un d'inoffensif, vis à vis de vous en tout cas, soyez-en sûre. D'ailleurs, si cela pouvait vous épargner une angoisse, je pourrais vous faire un appel de phares, chaque fois que je passe. Comme ça, vous sauriez que c'est moi, que, ça y est, je serai passé, et qu'il y aura de grandes chances pour que je ne passe plus de toute la nuit. Et alors, vous pourrez dormir tranquille. Si vous avez sommeil, bien entendu. À moins qu'un appel de phares n'accroisse davantage votre inquiétude: "Que me veut-il, que signifie tout ce cirque?" Mince... Que faire? Ne rien vous faire, ne rien vous dire, ne rien vous avoir dit, ne pas vous envoyer cette lettre. Voilà le mieux à faire.

Vous savez, j'ai toujours voulu écrire des lettres à des inconnus. Pas forcément par orgueil, pas forcément pour qu'on valide un peu plus le fait que j'existe, non. J'ai déjà simplement voulu recopier un texte et le glisser dans une boîte aux lettres. Par exemple, recopier l'article "Boulanger" du Grand Dictionnaire de Cuisine d'Alexandre Dumas, et l'envoyer à un boulanger, en pensant que ça pourrait l'intéresser. Les boulangers aussi sont éveillés aux heures auxquelles je passe devant chez vous. Mais il n'y en a pas sur mon trajet.
Vous aimez les livres? Moi oui. Tenez, avant de me mettre à vous écrire cette lettre, j'ai relu une nouvelle de Haruki Murakami, une nouvelle qui s'intitule "Le communiqué du kangourou". C'est une lettre, là encore, que le narrateur envoie à une inconnue, là encore. Lui travaille dans "le département de contrôle des marchandises d'un grand magasin", et une partie de son travail consiste à répondre aux lettres de réclamation que des clients insatisfaits envoient pour obtenir réparation. Et cette nouvelle, cette lettre donc, c'est une réponse à un courrier envoyé par une dame, l'inconnue en question. De cette dame, il ne sait rien, lui non plus. Je vous gâcherais votre plaisir si je vous la racontais. Vous allez la lire? Vous devriez: elle est belle. Haruki Murakami est un bon conteur. Il sait raconter des histoires, et de belles. De belles histoires qui vous aideraient peut-être à vous endormir, comme quand vous étiez petite et que votre maman vous en racontait, avant de vous coucher. Une autre des nouvelles du même recueil (un recueil qui a pour titre L'éléphant s'évapore), et que vous devriez lire aussi, s'appelle "Le sommeil". C'est l'histoire d'une femme qui ne dort plus. Je ne vous la recopie pas, ce serait trop long. Je ne fais que passer, si si, je vous assure.   

mardi, 11 août 2009

Gribouillis d'un standardiste 4

"Le premier homme qui passe est un héros suffisant" a écrit Zola. Ici, le premier homme qui passe est un personnage de conte.
Chaque matin, celui qu'un simplet de ses collègues surnomme Le Chat botté surgit d'un petit bois, au volant d'un tracteur qui tire une douzaine de bennes à ordures. C'est un homme sans âge, un cueilleur de noix à la barbe blanche, qui habite l'un de ces villages biscornus perdus dans les Flandres.
Un jour qu'il s'était immobilisé, les yeux baissés, au saut de son tracteur, je sortis lui demander:
— Qu'est-ce que tu regardes?
— Un papillon, dit-il en ramassant délicatement l'insecte mort. Ça tient à rien, une vie, hein?
— C'est vrai, répondis-je en posant les yeux sur le mort, dont la poussière des ailes s'était logée dans les lignes de la main charnue du bonhomme.
— Combien de temps ça vit, ça?
— C'est un papillon de nuit. Je pense que ça vit plus longtemps qu'un papillon de jour.
— Ça, c'est parce que les nuits sont plus courtes que les jours, lança-t-il gravement, alors qu'il suivait des yeux un envol de grives.
Cette fois-là, il resta accoudé un petit moment sur l'un des wagonnets. Le temps de m'apprendre qu'il était sourcier et qu'un escargot pouvait dormir jusqu'à deux ans;  de me montrer le pendule et le cristal de roche fantôme qu'il garde précieusement dans la poche intérieure de sa veste; et de me laisser, en plus d'une bonne impression, une poignée de raisons de le soupçonner de vouloir faire de moi son disciple.

Les héros de conte

"Les héros de conte savent qu'il faut toujours avoir le courage de choisir la chose sans valeur, empoigner l'épée souillée, s'adresser poliment aux couleuvres, avoir des prévenances insensées pour le crapaud barbotant dans sa vase et emplir ses poches de pauvres petits cailloux plutôt que de graines de céréales."

(Pascal Quignard, Sur le jadis, LXXXVIII, "Un ami de mille ans")