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samedi, 25 avril 2009

Les créatures du Docteur F.

À Alfort, on trouve un musée consacré aux œuvres d'Honoré Fragonard, le cousin germain de Jean-Honoré du même nom, célèbre peintre du Verrou et autres scènes égrillardes. Lors des repas de famille, les deux cousins devaient s'échanger leurs pinceaux, leurs couteaux et leurs recettes de vernis, entre deux conversations sur les derniers arrivages de bleu de Prusse, de vermillon ou d'indigo. Mais si les toiles du second ont dû arracher une ou deux larmes de tendresse à une aristocrate bréhaigne en fin de vie, c'est aux œuvres du premier qu'on doit les sanglots de la marmaille de l'Ancien Régime finissant et les hauts-le-cœur de leurs parents, avant que la Terreur ne prenne le relais en donnant au populo sa pâtée quotidienne de guillotinés.

Quelqu'un qui s'est rendu au musée des horreurs m'a raconté qu'après avoir demandé au gardien où se trouvaient les fameuses cires, celui-ci eut un rire gras de cannibale et corrigea: "Les cires? Mais voyons, ce sont des vrais!". C'est que les écorchés d'Honoré sont bien de véritables cadavres, récupérés dans les caveaux et les charniers, que l'anatomiste - qui a emporté ses secrets de fabrication dans la tombe - a passé neuf ans à préparer par dessiccation.

Le site du musée nous apprend que les corps étaient entre autres plongés "dans des bains corrosifs de "menstrues" ou d'"esprit de sel fumant"". Comme son rococo de cousin, Honoré aimait les postures théâtrales: il a figé un de ses macchabées dans une attitude de Cavalier de l'Apocalypse, l'a monté sur un cheval écorché, et - par souci du détail - est même allé jusqu'à glisser un fouet au creux de l'articulation métacarpo-phalangienne de sa main gauche. À en croire ce site, "la légende raconte que le cavalier était la fille d'un épicier d'Alfort dont Fragonard était amoureux". À propos,  et comme son rococo de cousin, Honoré aimait à cerner de putti ses personnages, à l'image de ces "petits fœtus humains montés sur des moutons ou des fœtus de chevaux" ou de ce très pastoral Groupe de fœtus humains dansant la gigue. Il semble enfin que les deux Frago partageaient aussi un certain anti-cléricalisme. Quand Jean-Honoré faisait rougir de fureur les dévots avec Les Hasards heureux de l'escarpolette, Honoré faisait rougir de honte les bigots avec L'Homme à la mandibule, "grand écorché [qui] est une évocation de Samson abattant les Philistins avec une mâchoire d'âne", et dont le "pénis injecté se tend de façon obscène".

N'ayant pas la vigueur de cette dernière créature, le Docteur Fragonard fut le "témoin impuissant" de la dispersion de ses œuvres. Le musée se situe au coeur de l'École Vétérinaire. J'irai y jeter un œil, à l'occasion.

Commentaires

- Il ne faut pas tant opposer la dévotion et les scènes égrillardes, pas plus qu'il ne faut trop opposer le mariage à la prostitution ou le sadisme au masochisme ; les Etats-Unis sont là aujourd'hui pour le rappeler, à la fois une des nations les plus puritaines du monde et celle qui a développé un commerce d'images pornographiques extrêmement... lucratif.

- C'est étonnant aussi d'observer comme les portraits du peintre rococo Jean-Honoré Fragonard sont proches de ceux du prince des néo-classiques, le révolutionnaire Jacques-Louis David (excellents dans ce domaine tous les deux).

Avant les néo-classiques du XIXe, la Renaissance, j'y reviens toujours, avait repris cette façon des Grecs de concevoir l'art, non pas comme un divertissement, encore moins comme l'expression d'un sentiment personnel (ça c'est du niveau du patouilleur anglais Ruskin), mais comme une science ; atténuée, on retrouve la même tendance chez les néo-classiques du XIXe, et l'intérêt du cousin Honoré pour l'anatomie est donc très logique.

Historiquement, c'est un élément-clef religieux et artistique qu'il est assez difficile à comprendre à notre époque médiatique, mais l'anticléricalisme est au départ une "idée" chrétienne. Elle naît chez des humanistes chrétiens à la Renaissance combattant le cléricalisme au nom de l'universalisme et non, comme on croit souvent, de l'athéisme. L'idée par exemple que Rabelais est athée, relève de la propagande ; ça arrange les curés comme les athées, mais ce n'est pas scientifique. Même K. Marx s'y est laissé prendre au début de son oeuvre en ne comprenant pas comment François Bacon peut être à la fois "matérialiste" ET professer des idées chrétiennes en même temps.

- Enfin vous parlez de cavalier de l'Apocalypse au singulier, mais il y en a plusieurs, un noir, un blanc et un clair. Il me semble, quoi que ça reste à vérifier, que celui dont vous parlez est le clair, censé pour certains exégètes symboliser le diable, tandis que le noir est chevauché par Satan lui-même, la balance de la justice humaine dans la main (les policiers même s'ils l'ignorent sans doute sont "frappés" de beaucoup d'emblèmes "sataniques" dans l'exégèse traditionnelle chrétienne).
Albert Dürer représente, lui, comme un animal malade et abattu ce même cheval clair.

Écrit par : Lapinos | samedi, 25 avril 2009

Avec des mots tels que "Apocalypse", "anticléricalisme" et "bigot", j’étais sûr que vous pointeriez le bout de votre museau.

Je sais que les Grecs ne distinguaient pas l’art de la science. Je pense d’ailleurs – plus spécifiquement – que l’art et la poésie n’étaient pas très éloignés de la médecine, à leurs yeux. La tradition antique pensait le corps comme une "harmonie", un ensemble d’éléments articulés. La tâche du médecin, pour quelqu’un comme Galien, consistait à dégager l’harmonie souveraine du corps qui, lorsqu’il est ouvert, n’est qu’un bourbier (borboros) – comme pour Platon, d’ailleurs, pour qui le travail de l’astronome était de sauver les apparences. Il s’agissait donc, à l’époque, de trouver le bon point de vue : de rapporter le désordre apparent à un ordre dont il serait l’émanation. En somme, il fallait restituer l’harmonie divine, c’est-à-dire ici trouver le Ciel dans le ventre.

La dimension esthétique est par définition présente dans l’entreprise anatomique. Le corps humain est l’œuvre d’un Dieu artiste. Ouvrir un corps revient donc à tenter de trouver la Beauté. Si j’avais à montrer à quel point art et poésie et médecine étaient liés, je convoquerais l’exemple de Hiérophile, lequel a rendu compte du phénomène du pouls par le moyen de comparaisons d’ordre prosodique. Plus tard, les médecins se sont associés aux artistes. Prenez "La Fabrique du corps humain" de Vésale, illustrée par un élève du Titien. Il s’agissait encore une fois d’exhiber la dimension esthétique du corps.

Du reste, il me semble que le néo-classicisme rompt avec la représentation d’écorchés. Winckelmann défend l’idée que la beauté est d’autant plus grande que le spectateur ne peut s’imaginer une mécanique interne. L’intériorité n’est plus exhibée mais suggérée. Il en va de même pour la tradition érotique, pour laquelle le désir est suscité par l’intermittence et l’entrebâillement. Et c’est de cette manière que j’expliquerais la promiscuité des deux cousins. (À propos, vous pourriez jeter un œil aux gravures illustrant les traités de Bidloo et de Van Spiegel, datant respectivement de 1685 et de 1627, et qui réalisent, pour certaines, l’alliage de l’érotisme et de l’anatomie).

L’intériorité, pour les néo-classiques, est seulement susceptible de s’épandre en dehors. Et c’est à l’irrégularité que revient le rôle de suggérer une matière susceptible de se répandre. Les sculptures néo-classiques ont l’air de s’animer mais elles ne digèrent pas. Baudelaire, mû par une obsédante tentation de l’ouverture, s’émerveillera du "grain corrupteur" qui séduit Guérin, David, Prudhon et Ingres.

Enfin, c’est à la tradition mélancolique que je relierais la tentation de l’ouverture. Le mélancolique est placé sous le signe de Saturne et de sa voracité. Son obsession est d’ouvrir les enveloppes successives, jusqu’au néant. Saint-Antoine – dont l’histoire constitue d’ailleurs l’une des clés de lecture des "Fleurs du Mal" – est assailli de pulsions mélancoliques qui l’amènent à découvrir la pourriture. Organiser cette pourriture, autrement dit en dégager une harmonie, c’est combattre, en quelque sorte, les méfaits de la mélancolie. Il s’agit, comme le dit Diderot dans ses Salons, de "sauver par le talent le dégoût de certaines natures".

Ainsi, c’est avec le motif de la mélancolie que je relierais le "Cavalier" d’Honoré Fragonard à l’Apocalypse, comme on pourrait trouver des liens entre la "Melencholia" et "Les Quatre cavaliers" de Dürer, gravure dans laquelle le cavalier blanc est non pas malade, mais décharné – et gravure comparable à celle de J. Haynes, intitulée "Death on a pale horse". Je veux bien croire que certains exégètes voient dans ce Cavalier blanc le diable, mais j’accorde plus d’importance au fait que beaucoup d’artistes y ont apparemment vu la mort. L’Apocalypse – même si cela semble paradoxal étant donné l’incompatibilité de la mélancolie et de la religion – semble entretenir de nombreux liens avec la tradition mélancolique. Le texte nous montre Saint Jean en proie à des visions, ce qui est là aussi une des caractéristiques du mélancolique, et notamment de Saint Antoine. On pourrait aussi s’interroger sur le fait que l’apôtre mange le livre de l’ange, dont il nous est dit que dans sa bouche, "il fut doux comme du miel", et que quand il l’eut avalé, "il devint amer pour [son] estomac", en sachant que Galien voyait la source du mal mélancolique dans l’estomac.

Écrit par : Marsyas | dimanche, 26 avril 2009

Oui, je ne suis -pour rien vous cacher- résolument hostile aux théologiens qui entretiennent des liens avec la "tradiition mélancolique". Parmi eux beaucoup de "germains" et de "latins".
Je dirais même que c'est une théologie dominante aujourd'hui dans l'Eglise catholique, réapparue sous le visage du "christianisme psychanalytique", assez proche du bouddhisme et donc tenté d'incorporer un moraliste tel que F. Nitche au christianisme, aussi surprenant que ça puisse paraître (à mes yeux Nitche n'est autre qu'un suppôt de Satan).

Je ne vois pas le paradoxe à propos des cavaliers de l'Apocalypse, et peut-être confondez-vous la "vision" avec le "rêve" ?

Et la "peau de Marsyas" ? Pour être franc là encore, c'est ce qui a d'abord éveillé mon intérêt pour votre blogue puisque je m'intéresse en ce moment à la "démonologie grecque", notamment à l'aide des travaux de Jean-Pierre Vernant, démonologie qui m'apparaît déjà comme d'un raffinement et d'une précision étonnants.

(Le passage de l'Apocalypse que vous évoquez, où saint Jean le "fils du Tonnerre" mange le livre est un passage que j'étudie en ce moment avec attention puisque ce passage me paraît être un passage "clé".)

Écrit par : Lapinos | lundi, 27 avril 2009

Je pense que ce rapprochement du christianisme et du bouddhisme s’explique grâce, encore une fois, à la figure de Saint Antoine. Siddhartha devient Bouddha après avoir résisté à des tentations, lui aussi. Il existe d’ailleurs des thèses selon lesquelles Saint Antoine serait une version occidentale de Bouddha. Chez Saint Antoine comme chez Bouddha, on assiste à une traversée des apparences vers la vérité des misères.

Le fait que beaucoup de théologiens "germains" entretiennent des liens avec la tradition mélancolique ne m’étonne pas. Le mythe de Tannhaüser, où l’on prend le parti de la tentation, réalise le syncrétisme de la religion païenne et de la religion catholique.

Et tout cela n’a été possible, à mon sens, qu’en raison des pirouettes effectuées par quelques grands modernes. Dans la préface de "Cromwell", Hugo, par exemple, définissait les temps modernes comme étant à la fois chrétiens ET mélancoliques. Quant à Baudelaire, il pensait que le meilleur moyen de combattre la "malignité" de Dieu consistait à prendre le parti du diable. Avec les "Fleurs du Mal", il signe un engagement moral en faveur de la misère humaine contre l’ironie divine. Pour lui, la mélancolie de Saint Antoine triomphe, et à travers elle la faiblesse humaine, qui conquiert par là une dignité. Et c’est grâce au "sang chrétien" que Baudelaire compte conjurer la scission entre l’antique et le moderne. Au XIXe, la mélancolie a été un des grands enjeux non seulement de la poésie, mais de la religion.

L’aliénisme naissant s’était emparé de la question mélancolique, et des auteurs comme Flaubert et Balzac se sont ingénié à lui reprendre leur bien. "Madame Bovary", par exemple, est un livre qui peut lui-aussi être lu en ayant la figure de Saint Antoine à l’esprit. Après tout, il traite de la propension à être autre, symptôme majeur de la mélancolie. On en a extrait la notion de bovarysme et J. Gautier en a fait un livre – livre dont j’ai appris qu’il avait particulièrement influencé J. Lacan. Vu comme ça, la notion de "christianisme psychanalytique", que je ne connaissais pas, me paraît logique.

Vous êtes d’accord que Saint Jean est, dans l’Apocalypse, en proie à des visions ? ("Et ma vision se poursuivit.") Et la mélancolie est intimement liée à l’image. Le cerveau du mélancolique est comme une chambre noire où se projettent des images. D’ailleurs, l’instabilité du mélancolique s’explique par sa porosité, c’est-à-dire sa propension à se prendre pour un autre, du fait d’un développement particulier de l’imagination, marquée par l’obscurité (l'imagination étant vue comme la capacité à former des images). La quête du mélancolique est donc celle de la substance qui se trouve dans la forme. Son obsession consiste à donner une consistance à l’image. Ainsi, le mélancolique tentera-t-il de déchirer le voile des apparences, de traverser ou de crever l’image. Et derrière ces images, je vous le disais, se trouvent la mort, le néant et la pourriture.

Je ne comprends pas pourquoi vous parlez du rêve. Si ce n’est, peut-être, en relation avec la maigre production figurative en rapport avec l’acedia, le mal mélancolique chrétien lié au vice de la paresse, et qui s’est matérialisée dans des figures de fileuses à la quenouille endormies ou de laboureurs endormis, au moyen âge.

Je trouve un paradoxe dans le fait de relier mélancolie et religion, dans le cadre de la lecture de l’Apocalypse, parce que le mélancolique se détourne de Dieu. Mais il m’apparaît que ce texte est particulièrement singulier : il sent le soufre. Comme chez Baudelaire, la Vérité cesse d’y être solaire et merveilleuse : les images se multiplient et se décomposent pour faire apparaître la vérité de la mort. Et c’est en cela que j’y vois des rapports avec la mélancolie. Sans parler des illustrations qu’on a faites des Cavaliers à partir de la Renaissance (le Cavalier blanc décharné), dont je vous disais qu’elles pouvaient s’expliquer du point de vue du mélancolique, encore une fois, lequel ôte les couches successives pour trouver la Vérité.

Écrit par : Marsyas | mardi, 28 avril 2009

Je suis bien d'accord avec le constat de vos trois premiers paragraphes qui soulignent la tendance du XIXe siècle en général, tendance de plus en plus nette à mesure des années, vers le moyen âge, pétri d'âme lui aussi et d'où dérivent les différentes théories psychanalytiques actuelles.

Freud tente péniblement comme Nitche de rattacher ses idées à des mythes grecs à peine "préhistoriques", mais en réalité la psychanalyse de Freud comme la philologie de Nitche sont essentiellement médiévales ou "latines" (La notion de mythe grec "historique" est propre à la Renaissance, la tendance actuelle étant plutôt d'opposer de façon parfois complètement binaire le mythe à l'histoire...)

C'est la raison pour laquelle Karl Marx (mon maître) ne rejette pas seulement Chateaubriand, mais aussi Hugo dans les "limbes du communisme", le tenant pour un sentimental invétéré.

C'est si vrai que même certains des écrivains français aux quels je suis fidèle et qui ont rejeté le XIXe siècle avec force, je prends les exemples de Léon Bloy ou de H. de Balzac, ont à l'instar d'Hugo du mal à se détacher du moyen âge. Surtout Bloy, visionnaire parfois un peu instinctif, qui oppose au siècle de l'industrie et des industrieux qu'il déteste... le moyen âge, commettant-là une erreur d'appréciation (c'est J. de Maistre qui l'a "planté", et il ne l'a compris immédiatement.)

Ou, autrement dit, ce que fait Baudelaire c'est confondre la tournure du diable avec la forme du Saint-Esprit. Mais même Bloy qui désigne et n'a cessé de désigner ce piège fatal, même Bloy est tombé dans le panneau parfois (à cause de sa théologie en partie médiévale.)

C'est le moyen âge qui sent le soufre et non la vision de Jean remplie de tonnerre.

Écrit par : Lapinos | mercredi, 29 avril 2009

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