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lundi, 18 mai 2009

Jazz-Club

Le Jazz-Club de Dunkerque est un endroit charmant. C'est une ancienne salle de cinéma, dont les murs, tapissés de moquette bleu nuit, sont envahis de photographies en noir et blanc - les trophées amassés par la taulière, qui jadis fut la muse des plus grands musiciens.

On y croise beaucoup de bourgeois, les seuls en chemises blanches, qui se piquent de musique d'initiés et qui dodelinent gravement de la tête à chaque fois qu'ils détectent une dissonance. On doute qu'ils soient venus pour écouter les cuivres couiner comme les poutres d'une vieille mansarde malmenée par le vent. Le nez monopolisé par l'entêtant parfum de leurs épouses endimanchées, ils ne sentent pas les effluves d'interdit dont le jazz est encore empreint. Ils boudent, parce qu'elles leur donnent mal au cœur, les odeurs de clou de girofle et de gingembre des bières brunes que le petit bar vend bon marché, se plaignent de la température de la salle auprès de leurs voisins, et n'applaudissent avec enthousiasme que la qualité de l'acoustique.

Je trouve dans les concerts de jazz quelque chose de particulièrement social. La scène est le cercle où se jouent des amitiés, des duels, des mises à l'épreuve et des dialogues. Et puis le jazz  est une musique pleine d'humour, qui manque rarement de m'arracher de francs sourires.

Sous leurs airs d'enfants sages, les musiciens que j'ai eu la joie d'écouter vendredi cachaient une fougue explosive. Le saxophoniste avait l'air de charmer son micro et on pouvait déjà lire dans ses fantastiques grimaces les incongruités mélodiques qu'il réservait dans un coin de sa joue pour la prochaine mesure. Le guitariste versait dans le rock'n'roll, mais ne semblait pas vraiment l'assumer, peut-être à cause de sa calvitie précoce (le rock a pas mal à voir avec les cheveux). Le percussionniste jouait avec le public, lequel s'est montré réactif malgré sa moyenne d'âge. Et le contrebassiste, bienveillant, souriait de tout ce bonheur.

Tous s'étaient entendus pour interpréter de façon inouïe l'air de « Joyeux anniversaire » au milieu du concert, pour lui souhaiter à la vieille muse, dont la petite larme m'a ému.

Commentaires

En passant :

Il est toujours ailleurs, distant, plus loin que ce qu'on entend, et c'est cela qu'il veut dire : l'au-delà de la pression, l'appel au dessus de la ligne d'horizon, simple ponctuation décalée, parfois, au milieu de l'immersion ou de la décomposition globale. Pour cela, il faut la trompette, instrument du réveil et de la résurrection. Les saxophones on beau agiter la vie, la tordre, la tourbillonner en tout sens, il se retrouve avec la batterie et la basse, allons, allons, on n'est pas obligé de se rouler indéfiniment dans les ondes, le bruit, le cri, la profusion psychique. Il attend, il se fait attendre, va-t-il jouer la prochaine note, ce n'est pas certain. Il reste acide, mat, violent-pondéré, il compte de l'autre côté, à l'envers, il ne retombe pas dans le thème. Sa trompette bouchée est l'écho d'un écho, un métal au deuxième degré, comme si elle était obligée de traverser une énorme masse liquide. Son obsession est le son qui n'existe pas. Eux jouent la virtuosité qui déborde, ils se ressoudent par rapport à lui, il le haïssent, ça les fait marcher, ce sont ses hystériques. Il les écoute, il les traite de façon détachée, flottante. Il les laisse à leurs organes et à leurs pulsions, il y touche à peine, il dérape, il revient à la raison de tout ce trafic, je suis la tête, je suis la joie du concept. L'émotion est plus forte d'être un peu sardonique, pas de pathos, j'y suis, j'y suis toujours : Bye bye blackbird, 4 juillet 1985, Newport.
Miles Davis, anarchiste chinois, travaille dans le noir et blanc radical. Il me fait penser à Apollinaire, un soir de demi-brume à Londres ("je ne chante pas ce monde ni les astres, je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres"). Pas de plainte, ni maître ni esclave, jamais banal. la révolte totale se marque dans l'art des fractions. Je traîne le son pour le rendre à sa rage vraie, je le fais éclater de manière rentrée. Les phénomènes passent, je cherche les lois. Un tel retrait féminin est un comble de virilité qui féminise les mâles à vue d'œil. Je persiste dans l'engloutissement, je fais signe quand même. S'il le faut, je mettrai en scène l'incroyable mauvais goût de l'époque, juste pour dire, à un moment donné : attention, la Cour. Jugement tranchant, sans emphase. Si la mort parle, ce doit être, au fond, sur ce ton.

Différence de Miles Davis, Ph Sollers

Écrit par : Clément | lundi, 18 mai 2009

Est-ce que l'humour ne provoque pas plutôt des sourires "entendus" ou "accordés", plutôt que "franc" ?
Sourire par ou pour soi-même dans ce cas prouverait qu'on est doté d'un âme vibrante en forme de saxophone.

Écrit par : Lapinos | samedi, 23 mai 2009

Par "franc sourire", j'entendais le "sâhaq" (vous qui connaissez la Bible), rire joyeux et positif. Un éthologue aurait remarqué que c'était un sourire en "A", rire de la pleine joie et du triomphe narcissique. Un ethnologue y aurait entendu un rire à fonction intellectuelle - marque du plaisir de la transgression des règles de la logique traditionnelle. Bergson et sa théorie du rire comme phénomène social y auraient vu un geste social qui sanctionne et corrige les raideurs, les automatismes et les inadaptations menaçants pour la vie de groupe. Vous, vous y voyez la preuve de la présence d'une âme. Je n'y aurais pas pensé. Et votre remarque m'en arrache un nouveau, provoqué cette fois par le contraste et l'incongruité: je ris par suite de la perception subite et inattendue d'une absurdité ou d'une contradiction.

Écrit par : Marsyas | dimanche, 24 mai 2009

La réflexion que le rire adoucit les moeurs n'est pas extérieure à la musique. Le rire est le propre de l'animal. Si l'homme rit, c'est qu'il est une sorte d'animal, lui aussi.
En ce qui concerne les plantes, il est plus difficile de savoir si elles sont dotées d'une âme bien que Bergson tende à le démontrer. Un ingénieur a récemment établi que le fait qu'ils entendent de la musique influe sur la croissance des pieds de tomate.

Écrit par : Lapinos | lundi, 25 mai 2009

je l'avais prédit l'orthi-culture

Écrit par : Clément | lundi, 25 mai 2009

A Lapinos: Si à Guantanamo, "AC/DC" a remplacé la gégène pour la torture des terroristes présumés en exil, il faut croire que dans le Sud de l'Espagne, c'est "Las Ketchup", le groupe insipide, qui remplace les engrais pour le traitement des tomates hors sol.

A Clément: Serais-tu astrologue?

Écrit par : Marsyas | lundi, 25 mai 2009

Non, je tiens ça de ma mère...

Écrit par : Clément | lundi, 25 mai 2009

Les instruments de musique comme les légumes font croire à l'âme, enracinée dans la terre.

Écrit par : Lapinos | mercredi, 27 mai 2009

"Comme le coeur et comme le saxe, le rire procède par araction."

Jaen Coctaeu

Corpus:

Sax-o-phun de Wiedoeft

http://www.archive.org/download/RudyWiedoeft_382/RudyWiedoeft-Sax-o-phun.mp3

Écrit par : stive | vendredi, 29 mai 2009

Ce Sax-o-phun a un rire communicatif! Merci pour la poêlade, Stive.

Écrit par : Marsyas | samedi, 30 mai 2009

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