Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 23 juin 2009

Fête et capitalisme

"On est dans un temps mou, un temps de semoule, celui du capitalisme. Si le temps, c'est de l'argent, le temps n'a pas plus de valeur à un moment qu'à un autre." Voici ce que j'ai entendu dire par Claude Gaignebet, folkloriste érudit, à la radio. L'homme déplorait que l'Occident ne sache plus faire la fête: "On peut définir la fête par la transgression. Au carnaval, les âmes des morts errent. Elles risquent de pénétrer en nous. Soit par la bouche, soit par plus bas, par le cul pour tout dire. Le plus sûr moyen de s'assurer qu'on n'est pas possédé par trop d'âmes errantes, c'est encore de se remplir, c'est-à-dire de manger. Le drame, chez nous, c'est que de l'alcool on en a tous les jours, que des drogues on en a tous les jours, et que de la nourriture, on en a tous les jours, tant qu'on veut. Autrefois, le carnaval s'inscrivait dans une rupture absolue. On est dans une société de satiété et on essaie de dépasser la satiété. Du coup, on se rend malade."

Gaignebet a fait ce constat la bouche pleine de blinis, que Jacques Livchine, son ami, avait préparés pour ses soixante-dix convives. Livchine est un des fondateurs du Théâtre de l'Unité, créé en 1968. Il regrettait quant à lui que "les gens, quand tu les invites à dîner, actuellement, ne viennent même plus, parce qu'il n'en ont pas besoin." Il n'est pas du genre à vouloir passer une petite soirée tranquille, à se cuisiner des tomates au basilic et à se regarder un DVD. Non, c'est un homme plein de passion, qu'on verra touiller deux-cent litres de soupe après une représentation, ou qu'on entendra déclamer ce qu'il appelle des "poèmes-grenades", au beau milieu de ses convives. "Mes amis, soyez les bienvenus, asseyez-vous. Donnez-moi de la poésie, donnez-moi de la tempête!"

Pour Livchine, la fête, comme le théâtre, "doit être une déflagration si forte que, par ses prolongements, elle réveille le monde des morts.", pour reprendre la formule de Jean Genet. A propos, le saltimbanque, plein de contradictions, avoue aimer les enterrements, parce que dans les enterrements, les gens sont vraiments ensemble. Et l'enterrement de sa mère a été, a-t-il confié, l'un des plus beaux moments de sa vie, parce qu'il a réussi à faire passer "le rire à travers les larmes", pour reprendre la formule de Tchekhov.

Ni rire, ni larmes, ni impression d'être ensemble, à la fête de la musique, dimanche soir. Il faut croire que les gens préfèrent se mirer dans le vernis de leurs souliers plutôt que de rendre un sourire à qui en dispense sans compter. Quand lui fera-t-on sa fête, au capitalisme?

En attendant, on pourra se rabattre sur la Fête du Malheur, une idée qui date de 1793, et qui a été réssuscitée par Livchine et Gaignebet. Le maire de Thionville s'était lamenté auprès d'eux sur la triste réputation de sa ville, et souhaitait en redorer le blason. Au programme des festivités: concerts de musique funèbre, exposition des cercueils les plus originaux, visite aux drogués dans les parkings souterrains, visite à une femme riche, malheureuse et assommée par les somnifères et les neuroleptiques, voyage organisé à la S.P.A., et concours de la personne la plus malheureuse de la ville, avec dix-mille euros à la clé.

"Tout va bien, dit le bourreau. La situation du malheur est prospère.", pour reprendre une formule de Michaux.

Commentaires

Je me demande ce que ça pourrait donner fête et communisme

Écrit par : Clément | mercredi, 24 juin 2009

J'ai d'abord pensé à la Fête des Travailleurs, le premier mai, mais il semble que si elle existe, c'est qu'il y avait déjà une fête ce jour-là, au Moyen Age, où l'on ne travaillait pas.
Je ne sais pas si Livchine aurait apprécié l'enterrement de Staline, où les gens étaient tellement ensemble que des centaines d'entre eux sont morts étouffés ou piétinés; ni même s'il aimerait les Mass Games nord-coréens, où l'on est ensemble à en faire peur.

Écrit par : Marsyas | jeudi, 25 juin 2009

Dix mille euros que le vainqueur, en bonne logique, devrait être condamné à payer !
Bonne idée tout de même, cette Fête du Malheur...

Écrit par : Blind Horse | jeudi, 25 juin 2009

Vous n'y êtes pas.

Voyez les premiers ravages de la taxe pic-nic, alors que, on nous le précise, le temps est à la semoule.

C'est que le capitalisme, une fois de plus, se mord la queue, ultime etape avant la création d'une taxe sur le chomage et la mise en bourse de l'ANPE.

En vérité je vous le dis, moi vouloir du couscous.

Écrit par : stive | vendredi, 03 juillet 2009

Stive: l'inventeur de la machine à pédaler dans la semoule à mouvement perpétuel.

Écrit par : Marsyas | vendredi, 03 juillet 2009

Les commentaires sont fermés.