dimanche, 28 juin 2009

Journal d'un blogueur 3

Dans l'espace réservé aux commentaires de quelques rares blogs, on retrouve tout l'esprit des conversations qui devaient avoir cours dans les salons littéraires. Une différence, toutefois: la langue écrite oblige à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Voilà qui n'aurait pas déplu à La Bruyère, qui regrettait que "l'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention: tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui; l'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche."
Malheureusement, à constater l'ineptie des commentaires de la plupart des blogs, je dois bien me rendre à l'évidence que la coutume veut plutôt que l'on tourne sept fois sa plume dans son cul avant d'écrire.

mercredi, 24 juin 2009

Remaniement

Li chevaliers a pié, sanz lance,
Aprés la charrete s'avance
Et voit un nain sor les limons
Qui tenoit come charretons
Une longue verge an sa main,
Et li chevaliers dit au nain:
"Nains, fet il, por Deu, car me di
Se tu as veü par ici
Passer ma dame la reïne."
Li nains cuiverz de pute orine
Ne l'en vost noveles conter,
Einz li dist: "Se tu viax monter
Sor la charrete que je main,
Savoir porras jusqu'a demain
Que la reïne est devenue."
[...]
Amors le vialt et il i saut,
Que de la honte ne li chaut
Puis qu'Amors le comande et vialt.

(Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette)

mardi, 23 juin 2009

Fête et capitalisme

"On est dans un temps mou, un temps de semoule, celui du capitalisme. Si le temps, c'est de l'argent, le temps n'a pas plus de valeur à un moment qu'à un autre." Voici ce que j'ai entendu dire par Claude Gaignebet, folkloriste érudit, à la radio. L'homme déplorait que l'Occident ne sache plus faire la fête: "On peut définir la fête par la transgression. Au carnaval, les âmes des morts errent. Elles risquent de pénétrer en nous. Soit par la bouche, soit par plus bas, par le cul pour tout dire. Le plus sûr moyen de s'assurer qu'on n'est pas possédé par trop d'âmes errantes, c'est encore de se remplir, c'est-à-dire de manger. Le drame, chez nous, c'est que de l'alcool on en a tous les jours, que des drogues on en a tous les jours, et que de la nourriture, on en a tous les jours, tant qu'on veut. Autrefois, le carnaval s'inscrivait dans une rupture absolue. On est dans une société de satiété et on essaie de dépasser la satiété. Du coup, on se rend malade."

Gaignebet a fait ce constat la bouche pleine de blinis, que Jacques Livchine, son ami, avait préparés pour ses soixante-dix convives. Livchine est un des fondateurs du Théâtre de l'Unité, créé en 1968. Il regrettait quant à lui que "les gens, quand tu les invites à dîner, actuellement, ne viennent même plus, parce qu'il n'en ont pas besoin." Il n'est pas du genre à vouloir passer une petite soirée tranquille, à se cuisiner des tomates au basilic et à se regarder un DVD. Non, c'est un homme plein de passion, qu'on verra touiller deux-cent litres de soupe après une représentation, ou qu'on entendra déclamer ce qu'il appelle des "poèmes-grenades", au beau milieu de ses convives. "Mes amis, soyez les bienvenus, asseyez-vous. Donnez-moi de la poésie, donnez-moi de la tempête!"

Pour Livchine, la fête, comme le théâtre, "doit être une déflagration si forte que, par ses prolongements, elle réveille le monde des morts.", pour reprendre la formule de Jean Genet. A propos, le saltimbanque, plein de contradictions, avoue aimer les enterrements, parce que dans les enterrements, les gens sont vraiments ensemble. Et l'enterrement de sa mère a été, a-t-il confié, l'un des plus beaux moments de sa vie, parce qu'il a réussi à faire passer "le rire à travers les larmes", pour reprendre la formule de Tchekhov.

Ni rire, ni larmes, ni impression d'être ensemble, à la fête de la musique, dimanche soir. Il faut croire que les gens préfèrent se mirer dans le vernis de leurs souliers plutôt que de rendre un sourire à qui en dispense sans compter. Quand lui fera-t-on sa fête, au capitalisme?

En attendant, on pourra se rabattre sur la Fête du Malheur, une idée qui date de 1793, et qui a été réssuscitée par Livchine et Gaignebet. Le maire de Thionville s'était lamenté auprès d'eux sur la triste réputation de sa ville, et souhaitait en redorer le blason. Au programme des festivités: concerts de musique funèbre, exposition des cercueils les plus originaux, visite aux drogués dans les parkings souterrains, visite à une femme riche, malheureuse et assommée par les somnifères et les neuroleptiques, voyage organisé à la S.P.A., et concours de la personne la plus malheureuse de la ville, avec dix-mille euros à la clé.

"Tout va bien, dit le bourreau. La situation du malheur est prospère.", pour reprendre une formule de Michaux.

jeudi, 18 juin 2009

Journal d'un Occidental

C'était le parking d'une zone commerciale. Je me suis garé sous un peuplier malade, à côté d'une poubelle. C'était plus commode pour jeter le reste de frites que j'avais achetées au drive, sans avoir à ouvrir ma portière. Le ciel était gris et sans éclat. Le macadam était gras, les gens rares et pressés. C'étaient d'abord des familles, allant au cinéma ou au bowling. J'ai regardé les enseignes clignoter. Des haut-parleurs diffusaient des B.O. de films d'aventure. Ça excitait les enfants qui se faisaient gronder par leurs parents. Un peu plus tard passèrent des couples de jeunes gens, avec du gel dans les cheveux et des hauts talons. J'ai pensé qu'ils allaient au cinéma.
Après eux, le parking peu à peu est devenu désert. Il n'y avait plus que le vent, qui ballottait ma voiture de droite à gauche, et des oiseaux. Un moineau s'est posé sur mon essuie-glace. Nous nous sommes regardés, puis j'ai baissé les yeux sur mon tableau de bord, et j'ai regardé le témoin rouge clignoter. J'ai appuyé mes doigts sur les graines de sésame qui étaient tombées de mon hamburger sur mon pantalon, et je les ai portées à ma bouche, pour les croquer avec mes dents de devant. Le moineau est descendu sur le macadam pour picorer du pop-corn imbibé d'eau de pluie.
Dans mon rétroviseur, j'ai vu une voiture qui faisait des allers-retours sur le parking, lentement. Je l'ai regardée longtemps. Une femme la conduisait, les deux mains sur le volant. Un bébé était assis à l'arrière. Elle a fait beaucoup d'allers-retours. Le marmot pleurait, alors j'ai pensé qu'elle faisait ça pour le bercer. J'ai pensé aussi qu'elle avait dû mettre dans son autoradio une compilation de berceuses, et beaucoup de son pour étouffer les pleurs.
Après, le cinéma a déversé un flot de spectateurs. Le vent leur arrachait des larmes, les décoiffait et leur apportait des promesses de pluie. J'ai pensé qu'à cause du vent en pleines faces, ils devaient avoir du mal à respirer. J'ai regardé les clignotants des voitures s'allumer. J'ai fumé deux cigarettes. Une petite araignée tissait sa toile sur mon rétroviseur gauche. Je l'ai regardée longtemps. Puis, j'ai chanté en yaourt le Requiem de Mozart, qui tournait dans mon autoradio. J'ai pensé qu'il était temps de rentrer.
Sur la route du retour, j'ai roulé lentement.

samedi, 13 juin 2009

Lettre à un professeur

Cher Monsieur R.,

Je vous connais peu, mais assez pour savoir qu'on vous regrettera, vous et votre voix de théâtre, qui fait si bien sonner l'imparfait du subjonctif. Vous êtes l'un des meilleurs orateurs qu'il m'ait été donné d'écouter. L'appétit me venait rien qu'à vous voir retrousser vos manches et vous frotter les mains, puis vous pencher en avant lorsque vous enseigniez, comme se penche un gourmand impatient, encore debout derrière sa chaise, pour picorer dans le plat qu'on vient d'apporter de la cuisine. Je retiendrai de vous votre humanité et votre humilité, celle qui vous a porté vers les minores, celle d'un homme qui ne "roule pas dans la belle ornière". Et c'est des deux mains que je serre la vôtre, qui n'en est pas à sa première belle page tournée.

samedi, 06 juin 2009

Propos tenus devant ma photo

Ma mère m'a raconté qu'il y a longtemps, elle a présenté une photo de moi enfant à un médium, dont la seule réaction a été un mouvement de recul et un "oh!". Le destin me dira comment j'aurai à l'interpréter.

mardi, 02 juin 2009

Propos tenus devant mon miroir

Je n'inspire pas confiance. Au mieux, j'intrigue.

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