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mardi, 07 juillet 2009

Un enterrement à Bally

Ce fut Lousse qui creusa le trou pendant que moi je tenais le chien dans mes bras. Il était lourd déjà et froid, mais il n'avait pas encore commencé à puer. Il sentait mauvais, si vous voulez, mais mauvais comme un vieux chien, pas comme un chien crevé. Lui aussi avait creusé des trous, à cet endroit même peut-être. On l'enterra tel quel, sans boîte ni enveloppe d'aucune sorte, comme un chartreux, mais avec sa laisse et son collier. Ce fut elle qui le mit dans le trou, moi je ne peux pas me pencher, ni m'agenouiller, à cause de mon infirmité, et si jamais cela m'arrive, oublieux de mon personnage, de me pencher ou de m'agenouiller, n'en croyez rien, ce ne sera pas moi, mais un autre. Le jeter dans le trou, c'est tout ce que j'aurais pu faire, et ça je l'aurais fait volontiers. Cependant je ne le fis pas. Toutes les choses qu'on ferait volontiers, oh sans enthousiasme mais volontiers, qu'il n'y a aucune raison apparemment pour ne pas faire, et qu'on ne fait pas! Ne serait-on pas libre? C'est à examiner. Mais quelle fut ma contribution à cet enterrement? Ce fut elle qui fit le trou, qui mit le chien dedans, qui combla le trou. Je ne faisais en somme qu'y assister. J'y contribuais de ma présence. Comme si ç'avait été mon enterrement à moi. Et il l'était. C'était un mélèze. C'est le seul arbre que je puisse identifier avec certitude. Curieux qu'elle ait choisi, pour enterrer son chien dessous, le seul arbre que je puisse identifier avec certitude. Les aiguilles vert d'eau sont comme de soie et parsemées, il me semble, de petits points rouges. Le chien avait des tiques aux oreilles, j'ai l'œil pour ces choses-là, elles furent enterrées avec lui. Quand elle eut fini de fossoyer elle me passa la bêche et se reccueillit. Je crus qu'elle allait pleurer, c'était le moment, mais elle rit au contraire. C'était peut-être sa façon à elle de pleurer. Ou c'était moi qui me trompais et elle pleurait réellement, avec un bruit de rigolade. Les pleurs et les ris, je ne m'y connais guère. Elle ne le verrait plus, son Teddy, qu'elle avait aimé comme un enfant.

(Samuel Beckett, Molloy, éd. de Minuit, coll. "double", p. 47-48)

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