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mardi, 07 juillet 2009

La mort de mon chien

On s'en doutait. Elle se traînait de petit coin pour mourir en petit coin pour mourir (elle aimait se promener), et ses yeux ronds s'imprégnaient de nous (elle avait peur de la mort). La dernière lueur de vie que j'y ai vue, c'était quand son regard s'est posé sur le mur blanc de la cuisine, juste à l'endroit où était pendu un cadre de photos de nous, avant qu'on repeigne.
Les photos avaient été prises quelques années avant qu'une pleureuse aux lunettes noires me la mette dans les bras, au marché. La jeune femme nous avait raconté, entre deux cris de marchands de légumes, que celle qu'on baptiserait Kapusta (choucroute, en polonais) et qu'on appellerait avec des bruits de baiser était un cadeau de fête des Mères que sa destinataire avait boudé, et qu'elle nous la donnait parce qu'on avait l'air d'être des gens bien.
Derrière la vitre du cadre où est venu mourir au fil des ans tout un tas de bêtes d'orage (elle avait peur de l'orage), on nous voit tous les quatre, accroupis dans les herbes hautes. On sourit. Sur une autre photo, mon petit frère pleure parce qu'on l'a perché trop loin du sol, sur une grosse souche brune. Sur une autre encore, je souris, vêtu d'un blouson en jean, un foulard de cow-boy autour du cou et un bonnet à pompon rouge sur la tête. J'embrasse un gros bouquet de jacinthes sauvages. Je vais pleurer après l'avoir fait tomber.
J'écoutais la voix tragique d'une chanteuse de flamenco quand j'ai entendu ma mère crier mon nom. J'ai dévalé dans la cuisine, pour rejoindre les pleurs et les marques d'amour. Ce qu'on avait alors trop de mal à admettre comme étant déjà son cadavre accueillait les larmes qui tombaient sur ses poils avec de petits soubresauts (elle avait peur de l'eau). Ses yeux ronds et sa gueule ouverte lui donnaient des airs de chien empaillé. Un filet d'urine a coulé sur le carrelage marron. Et nos mains ont profité des dernières souplesses de sa peau.
Je l'enterrerais. Je m'en fichais de la loi. Non, ce n'était pas la loi qui m'empêcherait d'enterrer mon chien. Où? Je ne sais pas moi, à côté de la rhubarbe et du framboisier, ou bien au pied de la vigne. Je m'en fichais, je l'enterrerais, mon chien. Sylvain pourrait bien nous prêter une bêche. "Je ne laisserai pas les vers la bouffer", répétait ma mère, qui laissait les bêtes d'orage lui démanger les bras. "Le trou doit être profond d'au moins un mètre cinquante." J'ai maudit la mort et j'ai ravalé mes blasphèmes, et j'ai cédé. On la ferait incinérer. De toute façon, pour lui être fidèle jusqu'au bout, il aurait fallu l'enterrer, puis la déterrer une fois faisandée, comme elle le faisait elle. Et puis elle aimait la chaleur de la cheminée.
Quand les soupirs ont remplacé les sanglots, on a emballé son corps dans un drap à fleurs et on s'est rendus chez le véto, avec mon père. A chacun de mes pas, son corps tremblait comme la gelée à la crevette que fait ma mère (elle aimait les crevettes). Le véto a été gentil: il a écrit croisé quand on lui a dit bâtard. Le bout de ses ongles était noir de sang séché. On récupérerait les cendres, qu'on disperserait au pied du chèvrefeuille, à l'endroit où elle avait caché son os à moelle, à l'abri de la tondeuse et de la pluie.
Au retour, je me suis assis dans le jardin et j'ai levé les yeux vers un nuage en forme de cœur d'artichaut, au creux duquel j'ai rêvé un instant qu'elle aille se lover (elle aboyait après les montgolfières). Le soir, par une nuit sans lune à laquelle hurler, j'ai fumé une dernière cigarette, puis j'ai flairé une dernière fois son panier, avant de regagner mon lit avec une mélancolie aussi noire que le bout des ongles du vétérinaire. La tristesse, ça fatigue. Elle nous aimait.

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