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dimanche, 16 août 2009

Lettre à la couche-tard de la rue du Beaumart

Vers cinq heures ce matin, comme je passais en voiture à côté de chez vous pour me rendre à mon travail, j'ai pensé à vous. Je pense à vous presque chaque fois que je passe devant chez vous. Pourtant je ne vous connais pas. Et vous le voyez bien, je vous écris quand même. Vous allez sûrement trouver ça bizarre. Je trouve ça un peu bizarre moi-même. Quand je dis vous, c'est du vouvoiement. Je m'adresse à l'une d'entre vous, qui vivez sous ce toit. Je ne suis pas certain que vous, qui êtes en train de lire cette lettre, soyez aussi la personne à qui je l'adresse. Je l'adresse à une jeune femme. Peut-être y en a-t-il plusieurs, sous votre toit, ça je ne sais pas.
Peut-être aussi que vous êtes toute une famille de noctambules, d'insomniaques ou de couche-tard. Moi, je m'adresse à vous que je pense être cette jeune femme que j'ai aperçue à la fenêtre de votre cuisine, une nuit que je roulais sur la route qui passe à côté de votre maison. J'emprunte souvent cette route, et souvent de nuit. Et, sur l'ensemble du trajet, votre maison est toujours la seule à être éclairée — éclairée de l'intérieur, je veux dire. Et je pense que c'est ça, la vraie raison pour laquelle je pense à vous quand je passe, et que c'est aussi celle pour laquelle je vous écris cette lettre.

Oui, je dois bien dire que ça me fait quelque chose que seuls vous et moi soyons apparemment encore les seuls éveillés en pleine nuit, les seuls sur tous ceux qui se trouvent sur mon trajet. Les seuls à être encore éveillés et seuls. Parce que, je n'en doute pas, des couples font l'amour, à cette heure-là. C'est le genre de choses qu'un couple fait à cette heure-là. Mais en couple on n'est pas seul, comme nous, vous dans votre maison, et moi dans ma voiture.
Vous êtes jolie et plutôt jeune. On doit avoir à peu près le même âge. J'ai vu un "A" au derrière d'une des voitures qui stationnent devant votre garage. Je me suis dit que c'était la vôtre, et la preuve que vous n'êtes pas isolée. Cela va sûrement encore vous surprendre mais, il y a un temps, je vous imaginais seule et isolée, comme une princesse enfermée dans une tour, une princesse jolie et triste. Ce doit être de vous voir seule, comme ça, dans ces conditions, qui m'a fait penser ça. N'y prêtez aucune attention, c'était juste une pensée comme ça.
Vous croyez peut-être, à ce stade de votre lecture, me voir venir. Mais vous n'y êtes pas, j'en suis sûr. Je n'y suis pas encore moi-même, pas tant que je n'aurai pas fini d'écrire cette lettre. Je suis sûr que vous vous dites que je vous drague, en vous parlant de princesse et de couples qui font l'amour. Eh bien, jusqu'à maintenant, ça ressemblait peut-être à de la drague, mais ce n'en était pas. Enfin je ne crois pas. Je ne vous écris pas pour qu'on se rencontre. On pourrait très bien continuer comme ça, vous à veiller et moi à passer, que ça ne me dérangerait pas plus que ça.
Cette lettre aura seulement pour conséquence que vous saurez vous aussi que moi, un jeune comme vous, qui a comme vous l'habitude d'être encore éveillé à des heures pareilles, passe devant chez vous et pense à ce qui vous rapproche, vous et lui. Jusque là, je n'étais tout au plus que deux phares dans la nuit. Et, en pleine nuit, impossible pour vous de distinguer le visage du conducteur. Pas même cette nuit-là, où je vous ai vue de face, à la fenêtre, en train de regarder mes phares. Cette lettre est une manière de faire en sorte que vous me voyiez un peu vous aussi, quelque chose comme pour rétablir une certaine égalité, quelque chose pour être encore plus pareils peut-être.

Attention, je ne voudrais pas que vous regardiez, après votre lecture, chaque voiture qui passera à une heure tardive comme étant potentiellement la voiture au volant de laquelle se trouve le rédacteur de cette lettre bizarre, et que cela vous empêche encore plus de dormir. D'ailleurs, êtes-vous une insomniaque ou une couche-tard? Et puis après tout, je ne veux pas le savoir. Je ne veux rien savoir du tout. C'est très bien comme ça. Je ne sais même pas si je désire que vous répondiez à cette lettre. Je vous ai probablement assez perturbée comme ça. Mais, si ça peut vous rassurer, je suis quelqu'un d'inoffensif, vis à vis de vous en tout cas, soyez-en sûre. D'ailleurs, si cela pouvait vous épargner une angoisse, je pourrais vous faire un appel de phares, chaque fois que je passe. Comme ça, vous sauriez que c'est moi, que, ça y est, je serai passé, et qu'il y aura de grandes chances pour que je ne passe plus de toute la nuit. Et alors, vous pourrez dormir tranquille. Si vous avez sommeil, bien entendu. À moins qu'un appel de phares n'accroisse davantage votre inquiétude: "Que me veut-il, que signifie tout ce cirque?" Mince... Que faire? Ne rien vous faire, ne rien vous dire, ne rien vous avoir dit, ne pas vous envoyer cette lettre. Voilà le mieux à faire.

Vous savez, j'ai toujours voulu écrire des lettres à des inconnus. Pas forcément par orgueil, pas forcément pour qu'on valide un peu plus le fait que j'existe, non. J'ai déjà simplement voulu recopier un texte et le glisser dans une boîte aux lettres. Par exemple, recopier l'article "Boulanger" du Grand Dictionnaire de Cuisine d'Alexandre Dumas, et l'envoyer à un boulanger, en pensant que ça pourrait l'intéresser. Les boulangers aussi sont éveillés aux heures auxquelles je passe devant chez vous. Mais il n'y en a pas sur mon trajet.
Vous aimez les livres? Moi oui. Tenez, avant de me mettre à vous écrire cette lettre, j'ai relu une nouvelle de Haruki Murakami, une nouvelle qui s'intitule "Le communiqué du kangourou". C'est une lettre, là encore, que le narrateur envoie à une inconnue, là encore. Lui travaille dans "le département de contrôle des marchandises d'un grand magasin", et une partie de son travail consiste à répondre aux lettres de réclamation que des clients insatisfaits envoient pour obtenir réparation. Et cette nouvelle, cette lettre donc, c'est une réponse à un courrier envoyé par une dame, l'inconnue en question. De cette dame, il ne sait rien, lui non plus. Je vous gâcherais votre plaisir si je vous la racontais. Vous allez la lire? Vous devriez: elle est belle. Haruki Murakami est un bon conteur. Il sait raconter des histoires, et de belles. De belles histoires qui vous aideraient peut-être à vous endormir, comme quand vous étiez petite et que votre maman vous en racontait, avant de vous coucher. Une autre des nouvelles du même recueil (un recueil qui a pour titre L'éléphant s'évapore), et que vous devriez lire aussi, s'appelle "Le sommeil". C'est l'histoire d'une femme qui ne dort plus. Je ne vous la recopie pas, ce serait trop long. Je ne fais que passer, si si, je vous assure.   

Commentaires

[A l'évidence la belle phrase est de rigueur ici. Pourtant crois-moi je n'en ferai rien]. Je viens souvent ici pour prendre des nouvelles de toi, en quelque sorte...
un peu frustrant cet épisode-ci, j'imaginerais bien la suite: après cette lettre, le narrateur frappera à la porte de la charmante jeune fille. J'espère qu'elle répondra oui, qu'elle aime les livres...pas de trop j'espère pour elle, on ne sait pas bien où ça mène...toi, je pense que tu dois le savoir. Moi, je sais qu'il faut en tirer une leçon: faire attention aux indigestions-surtout celle-ci- donc veuiller à ne se nourrir que de ses PROPRES aliments (ou simplement éviter les excès).

Écrit par : Julie (aussi une couche-tard) | lundi, 17 août 2009

Ce sont les livres qui nous disent ce qu'on risque à trop les aimer: donquichottisme, bovarysme et, si on s'en réfère à la biographie de Balzac, diagnostiqué trop grand lecteur dans son jeune âge, "troubles" et "espèce d'hébétude". (Mais ce n'est pas l'abus de lecture qui l'a tué, c'est l'abus de café.)

Écrit par : Marsyas | mardi, 18 août 2009

C'est précisément ici qu'il ne fallait en aucun cas commenter ces quelques mots. Je redoutais une réponse ou une autre lettre qui aurait comme principale fantaisie le changement de direction du regard. A mon tour, je suis dans l'obligation de commenter. C'est à me chier dessus.
Ceci est un texte sur le regard et pour le regard. Je suppose qu'il n'attend rien en retour. Même pas qu'on le lise.
voyez plutôt le délire dans l'adresse ! On se croit tous en "vous" et ça se plaint, gueule ouverte. Nous finirons tous embaumés et contemplés.

Écrit par : Mme Beaumlard | mardi, 18 août 2009

Référence à Murakami tout à fait opportune en clausule de ce joli texte, dont l'argument — relevant de l'inquiétante banalité — aussi bien que l'ironie désenchantée peuvent suggérer un certain cousinage...

Écrit par : C.C. | mardi, 18 août 2009

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