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jeudi, 18 février 2010

Souvenirs d'une enfance heureuse

Je ne retrouve pas la cravate américaine à laquelle je tenais tant, enfant. Elle était à l’effigie d’une tête de mort. Je la portais le jour où nous avons visité Londres, mes parents, mon frère et moi — au-dessus d’une chemisette bleue imprimée à têtes d’Indiens.
Un gros dégueulasse, dans le métro, l’avait scrutée pendant tout le trajet, les yeux dans les orbites, tout en se curant le nez, dont il semait autour de lui les trésors enfouis. On aurait dit qu’il narguait la Mort, à le voir agacer comme ça le cartilage nasal qu’elle n’a pas, elle. Ca avait fini de hâter le jugement de mes parents à propos des Anglais.
C’est ma grand-tante, ma tante Régine, qui me l’avait offerte. Elle pendouillait avec d’autres à la tonnelle d’un marchand africain, sur un marché. Ma tante Régine et son mari, mon oncle Lucien, aimaient bien me faire plaisir. Nous traversions parfois champs et marais, eux et moi, pour nous rendre au Macdonald, au cœur de la zone commerciale, à pied. Ils avaient bien eu une voiture, autrefois, mais ils l’avaient épuisée en faisant le tour des cimetières militaires de la région.
Je passais souvent une partie de mes vacances là-bas. Ils habitaient une petite maison en torchis, avec leur fils Patrick. La porte d’entrée donnait directement sur la salle à manger, dans laquelle la lumière rechignait à pénétrer, dissuadée, peut-être, par la rangée de cactus poussiéreux qui se trouvait juste derrière les fenêtres en verre jaune.
Un grand buffet marron foncé, hérissé d’obus de la première guerre, occupait le mur d’en face. Une collection de figurines Kinder trônait dans la vitrine. Adossé au mur de droite, il y avait le poêle à charbon. Qui pendaient au mur, des photos du fils aîné en treillis. Juste en dessous, celles de son berger allemand. Plus bas, Patrick, le cadet réformé, dans son éternel fauteuil. Il m’avait raconté une fois, avec la fierté d’un blessé de guerre, comment il avait pris la décision de se faire cautériser le nez. Il fabriquait des frites à l’usine d’à côté.
Mon oncle Lucien me levait de bonne heure pour aller pêcher à l’étang. J’emmêlais mes lignes dans les arbres et je revenais bredouille. Nous parlions peu. Ma mère le soupçonnait d’avoir tué, pendant la guerre d’Algérie. Alors que son père à elle, appelé dans la Croix Rouge, s'était contenté de faire fumer des cigarettes aux caméléons marocains.
Le plus souvent, l’après-midi se passait devant la télé. J’ai eu là-bas une de mes premières émotions érotiques, devant une série policière allemande des années soixante-dix. C’était en début d’après-midi, vers l’heure où j’ai aujourd’hui, depuis ma puberté, un pic de testostérone.
Le plus souvent, la soirée se passait devant la télé. Nous avions fini de manger quand le J.T. commençait. Je me souviens de mon grand-oncle relevant les défis de Fort Boyard en même temps que les candidats. Je le revois tenir à bout de bras un pichet en étain, Patrick le chronométrer, puis ces deux-là se moquer du manque d’endurance de ces femmelettes du show-biz.
Ma tante Régine semblait bien seule, dans sa cuisine en formica jaune, dont l’entrée était gardée par deux grandes pendules, et où pendait du papier tue-mouche. L’absence d’à-coups de la trotteuse de l’horloge lui permettait de mieux supporter l’absence de sa fille — l’empêchait de se rappeler que le temps passe, l’aidait à ne pas décompter le temps passé depuis le jour où elles s’étaient fâchées, toutes les deux. Aujourd’hui, ma tante Régine est sourde, et sa fille épuise des faucons en faisant le tour des fêtes médiévales de la région.
Une fois par an, c’étaient eux qui nous rendaient visite, dans leurs habits du dimanche. A table, nous commentions le programme télé de la semaine et causions météo.
Voilà plus de dix ans que je ne les ai pas vus. Je pense souvent à eux. Aux dernières nouvelles, ils vieillissent.

Commentaires

La vie,
avec ce qu'elle a de découvertes réalisées sur le tard, d'histoires croisées, d'anecdotes en tout genre, d'émotions bazardées dans ton crâne de gosse comme un oeuf sur un tas de farine, de petits bonheurs et de grands malheurs, de petits malheurs et de grands bonheurs.

Écrit par : cicello | dimanche, 21 février 2010

J'aime bien l'image de l'œuf bazardé sur un tas de farine. (Mais je n'aime pas les petits malheurs que sont les grumeaux.)

Écrit par : Marsyas | lundi, 22 février 2010

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