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jeudi, 24 juin 2010

Le symphonium du Christ

Le bedeau m’invita à le suivre, d’un geste discret. Nous montâmes lentement et en silence l’escalier qui menait au sommet du clocher. Il faisait nuit et je ne parvenais à distinguer, pendant l’ascension, que ce que j’avais directement sous les yeux: les vagues contours du derrière de mon guide. Le manque de lumière avait effacé la troisième dimension. J’avais sous le nez un cul plat, un cul béni en deux dimensions. On m’a dit un jour que c’est de cette manière que les chevaux voient le monde.
Arrivé sous les cloches, le bedeau alluma une bougie et attrapa une perche télescopique qui était crochetée à l’une de ses extrémités. Il la déplia dans le puits noir que l’ouverture d’une trappe avait fait apparaître. Dépliée complètement, la perche devait bien mesurer la longueur du clocher. Après avoir sèchement refusé mon aide, il la replia dans des efforts que je pouvais lire dans ses grimaces.
Au bout du crochet pendait une petite châsse en bois foncé, qu’il dépoussiéra avec le bout de sa manche. Il l’ouvrit délicatement, et en éclaira l’intérieur avec la flamme de la bougie. « C’est le symphonium du Christ », me dit-il d’une voix ensommeillée.
Cela n’avait rien à voir avec l’homonyme que je lui découvrirais plus tard, dans des recherches sur Internet, et que l’on présente comme étant un des ancêtres de l’accordéon. Non, ce que je voyais là, protégé par du velours rouge, c’était une couronne en cuir marron, trouée sept fois, pliée et aplatie comme une couronne de galette des Rois. Le bedeau m'apprit que le Christ se l’était confectionnée lui-même pour un bal costumé qui s’était tenu dans nos contrées. Je n’eus pas le droit de toucher, et dus promettre de ne jamais en parler.


Commentaires

Donnez-nous un volume (mince de préférence) de proses brèves de cette veine-là et vous vous retrouverez sur le même rayon que Vialatte (le "symphonium" me fait — à tort ou à raison — penser au "Soufflex" de Perrin-Darlin dans "Les Fruits du Congo") et André Hardellet. Il y a de pires voisinages...

Écrit par : C.C. | lundi, 28 juin 2010

Je ne suis pas très familier de ces deux écrivains-là, mais je les connais assez pour être flatté par la comparaison. Et puisqu'il est question de "brimborions", de "scoubidous" ou de "vistemboirs", et de voisinage, je pense quant à moi à l'étrange objet en plomb que découvre Grifalconi, dans "La Vie mode d'emploi" (je suis davantage familier de Perec): le moule des galeries que des vers ont creusées dans un pied de table, qu'un inconnu a immortalisées en y coulant le métal en fusion.

Écrit par : Marsyas | mercredi, 30 juin 2010

"Plomb, alun et fibres d'amiante". J'ai dû rechercher ce passage que j'avais totalement oublié (sancte Aloïs, ora pro nobis). Cela m'a donné l'occasion de relire avec jubilation quelques pages de ce "romans" monstrueux et parfaitement maîtrisé, pur artefact textuel, qui laissa en son temps la critique effarée.

Écrit par : C.C. | mardi, 13 juillet 2010

Chapeau bas !

Écrit par : Flivo | mercredi, 14 juillet 2010

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