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mercredi, 24 novembre 2010

Lettre à un professeur 2

Cher Monsieur Genette,


    J’ai éprouvé le besoin de vous écrire cette lettre après vous avoir écouté à Lille, le jeudi dix-huit novembre, parce que, ce jour-là, vous avez regonflé ma foi en l’Humanité. Je vous l’écris aujourd’hui parce que bien qu’ayant plusieurs obligations impérieuses, on m’a assuré que si je vous parlais avec mon cœur — tel que vous nous avez parlé alors, j’en suis sûr —, la rédaction de la présente ne prendrait pas plus d’un quart d’heure, et parce que j’ai bien peur que reporter l’entreprise ne suppose que je convoque davantage ma mémoire que mon cœur. Mais aussi en raison de ce que, si je ne m’y employais pas suffisamment tôt, quelqu’un à qui j’ai dit ce que je m’apprête à vous écrire se serait chargé de vous le rapporter — certainement parce qu’il a jugé, comme moi, que cela s’imposait, pour les motifs que la lecture de ce qui va suivre vous révèlera aisément je l’espère.

    Il n’arrive pas souvent que nous puissions avouer à quelqu’un qu’il a regonflé notre foi en l’Humanité, d’abord parce que de telles personnes sont rares, ensuite parce qu’une telle déclaration confine à une grandiloquence quelque peu inconfortable. Vous savez, cette foi-là s’effrite trop rapidement, et les « coups de foudre humains » (c’est l’expression moins grandiloquente car sûrement plus maladroite à laquelle j’ai ensuite pensé) n’arrivent pas toujours à point pour vous empêcher de sombrer dans la morosité, tout à fait inconfortable celle-là. Ces « coups de foudre » peuvent prendre la forme d’un voyage ou d’une expérience esthétique — ce fut le cas, en ce qui me concerne, des derniers en date —, mais également, et idéalement, celle d’une rencontre: ce fut le cas ce fameux jeudi dix-huit. Alors que je vous écoutais, confortablement installé dans cet auditorium, je me sentais bien, et comme bercé par la lenteur prudente de votre diction. Mais ce n’est qu’après en être sorti que je m’en suis avisé, alors que ce bien-être persistait, voire même croissait. Dans la rue, je regardais les gens avec une extrême bienveillance, leur refusant l’indifférence d’usage, fort d’une leçon que j’avais tirée de votre savoir-être. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à ressentir le besoin de vous écrire, ainsi qu’à hésiter entre l’expression de « foi en l’Humanité » et celle d’« amour pour mon prochain ».

    Ma première heureuse surprise a été celle de vous savoir encore en vie. Ne le prenez pas mal. Plusieurs de mes condisciples et moi-même vous avions, avant l’heure, mis là où sont la plupart des « classiques ». La deuxième a été de constater à quel point vous paraissiez humble et sincère, malgré votre position privilégiée — et légitime — de « maître ». Et elle a été d’autant plus heureuse que le contraste était grand entre votre attitude et celle des quelques chercheurs en littérature que j’avais entendus le matin même, dans le cadre d’un colloque. C’était là la première fois que j’assistais à un colloque. Et je vous laisse deviner la tristesse, la déception et la colère qui furent les miennes lorsque je me suis rendu compte qu’on y cautionnait autant la suffisance et la flatterie, et qu’on avait rendu ces dernières si protocolaires. J’ai été mis en présence là-bas de la caricature de tout ce que j’abhorre dans le milieu universitaire et j’ai compris pourquoi ces réunions étaient si peu fréquentées. On n’y échange guère que des sourires hypocrites. Alors que ce matin-là j’avais vu l’Institution, ce soir-là j’ai vu un Homme; avec ses doutes, ses amours et ses colères sciemment injustifiées. Je ne connais pas les raisons pour lesquelles vous avez accepté cette invitation, mais je devine qu’elles sont nobles. Je suppose — et j’espère — qu’à votre âge, on ne s’embarrasse plus du souci de vouloir briller ou du désir de parader. J’ai tout de même envisagé, pour la défense de ces pets-de-loup, de prendre en compte le fait qu’ils n’en sont pas encore là où vous en êtes, qu’ils ont encore, contrairement à vous, à faire leurs preuves. Mais cela peut-il vraiment excuser tant de vanité et de prudhommerie?

    Il est fort probable que ce qui vous distingue de ces gens-là vient de ce que vous, vous n’en avez plus pour très longtemps. Je sais combien le fait de vous le dire peut paraître déplacé. Je l’ose néanmoins parce que j’ai été frappé, ce jour-là, par votre insistance à nous le rappeler, avec une grande maîtrise des arts de la litote et de l’allusion — une précaution certainement indispensable à ce genre de rappels. J’ai cru déceler dans votre attitude un certain détachement, une vague fatigue peut-être, peut-être encore une manière de sagesse. J’ose croire qu’à la fin de sa vie, un homme entend bien se consacrer à ce qu’il pense en être l’essentiel. J’imagine, pour ma part, que ce sera l’amour. Qu’en est-il pour vous? Voilà comme je me plais à l’imaginer: vous avez accepté cette invitation pour défendre ce en quoi vous croyez, pour clamer encore une fois l’amour que vous portez à ce à quoi vous avez consacré votre carrière, et pour pousser quelques colères — je pense par exemple à celle que vous inspire l’art dit « contemporain » —, assumées comme telles, dans toute leur aridité, dans toute leur nudité, et dans la célébration du subjectivisme. Un cri de vie, en somme, plein de beauté. Je souhaite à nos semblables qu’ils puissent en entendre de nouveaux sortir de votre bouche.

    Cependant, je m’interroge. A l’aube de la mort, qu’est-ce qui devient vain, et qu’est-ce qui, au contraire, devient essentiel? Qu’advient-il du travail intellectuel de toute une vie? Qu’en est-il du vôtre? L’amour n’est-il pas beaucoup plus important, pour vous? C’est en tout cas l’hypothèse que je serais tenté d’émettre, interprétant ainsi ce que j’ai appelé votre « détachement » — un mot lui-même issu de mon interprétation de votre attitude ce soir-là. J’admets que cela fait beaucoup d’interprétations. Mais je vous l’écris comme je l’ai ressenti. N’est-ce pas cela, la subjectivité?

    Au fond, la construction de toute cette réflexion, de toutes ces théories et de tous ces concepts ne relève-elle pas du jeu, pour vous? Je trouve Figures II particulièrement ludique… Je ne serais pas surpris si vous m’avouiez que vous êtes un joueur. N’y voyez aucune attaque. J’ai la plus grande sympathie pour les joueurs: Georges Perec est un de mes auteurs préférés. Vous avez dit vous-même, ce fameux jeudi, que vous traciez des frontières pour les franchir ensuite: n’est-ce pas jouer que cela? Il me semble que jouer encore, à la veille de sa mort, c’est continuer de vivre, voire célébrer la vie. Et surtout si c’est jouer avec les autres, non? Je doute fort cependant que l’on accorde, à l’approche de la mort, une quelconque importance aux problèmes de mots croisés rencontrés au cours de sa vie.

    Le dix-huit novembre, vous avez joué le jeu, avec nous. Souvenez-vous: un jeune homme, dans le public, vous a posé une bonne question, une question que vous ne vous étiez jamais posée, et à laquelle vous n’aviez a priori pas de réponse. Un universitaire comme il y en a trop, déstabilisé par son ignorance inattendue, aurait feint d’avoir compris autrement la question et se serait hâté de répondre à côté, œuvrant à  n’y rien laisser paraître, dans une langue de bois plus ou moins raffinée. L’interlocuteur, gêné pour lui, en serait resté là, et la recherche attendrait. Vous, vous avez improvisé. Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous ne saviez pas où vous alliez, après vous être assuré de ce que vous aviez bien compris ladite question. Cela, c’était jouer le jeu. J’ignore si la salle était consciente du privilège qu’un savant comme vous lui faisait, en lui offrant une improvisation. Moi, oui. J’étais cramponné à mon siège, transi. Peu importait finalement le contenu de votre réponse. L’important, à mes yeux, résidait dans le fait que vous aviez décidé de relever le défi, en ne dissimulant pas votre fragilité. Malheureusement, un importun vous a interrompu au beau milieu de ce moment magnifique, pour vous poser une question qui plus est bien moins intéressante. Vous étiez déçu, blessé peut-être; moi aussi. On vous a permis de finir. Vous avez précipité votre conclusion, non sans une certaine élégance, par une petite pirouette. La magie n’opérait plus. On a redonné la parole à l’importun, qui s’est dit vexé de ce que le modérateur l’ait accusé à tort d’avoir pris la parole avant une femme qui l’avait pourtant réclamée avant lui. Les bras m’en sont tombé. Cependant, si ce « désagrément » n’était pas survenu, il n’est pas certain que je serais parvenu à saisir toute la beauté de cet acte d’improviser. Je n’en aurais peut-être retenu que les conclusions auxquelles il vous aurait mené.

    Sur le chemin du retour, j’ai repensé à cette histoire. Et il m’est venu une image de corrida. Un taureau, épuisé, des banderilles plein le dos, sanguinolent, s’apprête à courir une dernière fois en direction de la muleta du matador. C’est un taureau particulièrement brave. (Vous savez certainement qu’on juge la qualité d’une corrida, entre autres, à la bravoure dont le taureau a fait preuve.) Le public retient son souffle, admiratif de la bête. Celle-ci décide de s’élancer en direction du matador. Deux mètres d’une course héroïque plus tard, un spectateur se lève et abat l’animal d’un coup de fusil.
    Le taureau, c’est vous. Votre improvisation, un acte de bravoure. Le tueur, l’importun. Et la muleta…?

    J’espère qu’un jour, cher Monsieur, je saurai me permettre d’être comme vous l’avez été ce soir-là. D’ici là, j’aurai certainement beaucoup de choses à prouver, et beaucoup de regards à affronter. J’ai encore toute une vie à vivre. La rédaction de cette lettre m’aura pris plus d’un quart d’heure. Mais le principal est que sa lecture n’en prenne pas plus. Votre temps est bien plus précieux que le mien.
    Je vous souhaite une fin de vie aussi belle que celle que l’on réserve aux taureaux de corrida graciés pour leur bravoure (cela n’arrive pas souvent, mais cela arrive). Je vous remercie du fond du cœur pour toute votre humanité, et vous serre la main longuement et fort chaleureusement.   

Commentaires

Bel "exercice d'admiration". Et quelle lucidité — hélas ! pour ce qui concerne l'inanité et la tartuferie des colloques...

Écrit par : C.C. | mercredi, 24 novembre 2010

Une rencontre. Heureux pour toi.

(L'admiration ne requiert pas d'exercice.)

Écrit par : C | vendredi, 26 novembre 2010

À C.C.: Votre "entre-guillemets" fait référence au texte de E. M. Cioran?

À C.: Je pense que C.C. fait référence au texte de E. M. Cioran.

Écrit par : Marsyas | samedi, 27 novembre 2010

laisse tomber va...

Écrit par : C | samedi, 27 novembre 2010

Cioran, bien sûr. On relira, pour sa conclusion, le texte consacré à Guido Ceronetti : "... de tous les êtres, les moins insupportables sont ceux qui haïssent les hommes. Il ne faut jamais fuir un misanthrope."

Écrit par : C.C. | samedi, 27 novembre 2010

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