Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 09 juin 2011

Chiquenaudes

   Il faisait nuit. Je fus attiré par la lumière orange que projetaient quatre lampadaires moussus. Je vis bientôt qu’ils se trouvaient aux quatre coins d’une dalle de macadam de forme carrée. Le long des côtés de cette dalle, l’encadrant, avaient été disposés quatre longs bancs.
   Je m’assis sur l’un d'eux, à la seule place laissée vacante par des gens qui, contrairement à moi, semblaient très bien savoir ce qu’ils faisaient là, et qui m’accueillirent avec des regards de salle d’attente.
   Au bout d’un certain temps, mon voisin de gauche glissa une main dans sa poche et en sortit deux billes. Puis, se penchant un peu en tendant le bras, il les déposa sur deux rails de métal, de ceux que l’on trouve sur les flippers. D’un air satisfait, il donna à ses billes une chiquenaude, qui les fit disparaître dans l’ombre, sous le banc. La mystérieuse mélodie dissonante que l’on entendait, rythmée par des cliquetis et des roulis de diverses natures, laissait imaginer le dessin labyrinthique du trajet que suivaient les deux billes.
   Puis, ces dernières vinrent s’échouer sur les rails qui saillaient entre les jambes du voisin de leur propriétaire. A son tour, il leur donna une chiquenaude. Et la mélodie continua. Il en fut ainsi de voisin en voisin, chiquenaude après chiquenaude. Certains répétaient le geste avec un air amusé, d’autres avec un air grave et appliqué. Il me semblait cependant que les tintements changeaient de nature; et, plus étrange, que les billes gagnaient en volume.
   Après que mon voisin de droite eut lui aussi donné sa chiquenaude, on n’entendit plus rien. Je commençais à me demander ce qu’on attendrait de moi. Les mains se serraient d’impatience. Je me sentis peu à peu gagné par quelque appréhension. Enfin, quittant brusquement les rails, une masse informe vint s’aplatir entre mes pieds, comme une bouse entre les pattes d'une vache. Je me penchai lentement et la saisis à deux mains, circonspect. Son aspect gluant et collant me fit penser à celui de la pâte à pain. Son poids était peut-être d’une livre, sa couleur orangée. Vexé, je me levai et jetai la chose au pied de mon voisin de gauche. Je partis alors que tous riaient tout bas.

Commentaires

Tiens, je croyais avoir laissé un commentaire...
Élogieux, naturellement.

Écrit par : C.C. | samedi, 18 juin 2011

Je me disais bien que ça vous plairait. On est ici dans la même veine que "Le symphonium".
Savoir que vous m'avez laissé un commentaire me fait toujours plaisir. Je devrais en laisser davantage sur votre blog, que je fréquente toujours aussi régulièrement.
Bien à vous,

Écrit par : Marsyas | lundi, 20 juin 2011

C'est en effet de la même veine et mon commentaire initial ("a small, good thing") était délibérément laconique. Je voulais, en outre, après avoir évoqué Vialatte ou Hardellet, éviter de recourir à de nouveaux rapprochements qui, tout flatteurs qu'ils se veulent (on pourrait encore mentionner, à côté des précités, Michaux ou Cortazar), risquent de donner à l'auteur le sentiment regrettable qu'on sous estime son originalité. Ce qui n'est pas le cas.
Avec mes bonnes pensées.

Écrit par : C.C. | lundi, 20 juin 2011

Oh! Vous allez me faire rougir. Merci...
Il me semble avoir croisé des billes dans "Poteaux d'angles" (très peu de temps après la rédaction de ce texte, d'ailleurs; page 19 de l'édition Poésie/Gallimard, si j'ai bonne mémoire). Quant à Cortazar, je ne connais de lui que la formidable nouvelle intitulée "Axolotl", que j'ai étudiée dans le cadre d'une réflexion sur le motif de l'aquarium en peinture et en littérature, et qui m'a convaincu d'en découvrir d'autres dès que l'occasion se présenterait.

Écrit par : Marsyas | mardi, 21 juin 2011

Les commentaires sont fermés.