samedi, 11 juillet 2009

Gribouillis d'un standardiste

Je me lève avec les poules pour ce job à l'hôpital psychiatrique. À cette heure, la brume floute l'horizon, tandis que le ciel entame son dégradé de bleu. Mes phares font scintiller l'iris des chats couchés près du fossé. J'arrive au réveil des tourterelles. Des lapins gambadent dans l'étendue d'herbe que couve une nappe de rosée fraîche. Au bord se trouve la tanière où je cumule les fonctions de commis de barrière, de concierge et de standardiste. Je pousse la porte pour relever l'employé de nuit, dont j'ai peine à distinguer les yeux cernés dans l'obscurité. Il règne dans le bureau une atmosphère de terrarium. Genre: Saisonnier. Espèce: Assis.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

Je m'assieds au téléphone, et j'envoie paître avec les moutons de poussière qui jonchent le sol la mue que la collègue psoriasique a laissée sur le plan de travail. Comme un écureuil en novembre, j'amasse tant bien que mal des miettes de travail, que j'agglutine dans un ennui visqueux. Un ennui qui m'envoie souvent à la vitre, sur laquelle je laisse roupiller quelques mouches. Cette vitre est fumée et teinte la vue semi-panoramique que j'ai du parc d'une couleur sépia. J'y contemple la Nature en bâillant.

La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose doit pénétrer notre esprit s'il est bien roulé sur elle.

Vers huit heures, les cris des patients qu'on réveille se mêlent aux pépiements des oiseaux. Et le troupeau de l'Administration commence à passer la barrière.

À cette heure de la matinée, couvent [...] les égoïsmes tout frais émoulus de leur sommeil, les jalousies réveillées depuis deux heures à peine, les délectations moroses qui reprennent du poil de la bête pour le fumer avec leur tabac. Des haines de ronds-de-cuir, que l'habitude de la station assise lovait à l'aise dans des foies hypertrophiés, se réveillent et frétillent maintenant que les jambes qui se rendent au bureau malaxent les bas-ventres, et je vois des yeux d'où pointent des têtes de couleuvres et de lézards, des bouches de salamandres et de chauves-souris, des langues de sauterelles qui lèchent des mandibules de perruches.

Entre les sonneries du téléphone, je parviens à rassembler quelques miettes de littérature: journaux, correspondances, nouvelles, chroniques et poèmes. Quand je sentirai les effluves de musc de ma coquette de relève, je saurai que je pourrai partir. Alors, je regagnerai ma voiture en lançant un dernier regard en direction du terrarium, à l'intérieur duquel les écailles des vêtements de ma collègue étincelleront comme les paillettes d'une boule à neige.

(Extraits de A. Rimbaud, "Les Assis"; G. Flaubert, Correspondance et de J. Giono, Chroniques)

mardi, 07 juillet 2009

La mort de mon chien

On s'en doutait. Elle se traînait de petit coin pour mourir en petit coin pour mourir (elle aimait se promener), et ses yeux ronds s'imprégnaient de nous (elle avait peur de la mort). La dernière lueur de vie que j'y ai vue, c'était quand son regard s'est posé sur le mur blanc de la cuisine, juste à l'endroit où était pendu un cadre de photos de nous, avant qu'on repeigne.
Les photos avaient été prises quelques années avant qu'une pleureuse aux lunettes noires me la mette dans les bras, au marché. La jeune femme nous avait raconté, entre deux cris de marchands de légumes, que celle qu'on baptiserait Kapusta (choucroute, en polonais) et qu'on appellerait avec des bruits de baiser était un cadeau de fête des Mères que sa destinataire avait boudé, et qu'elle nous la donnait parce qu'on avait l'air d'être des gens bien.
Derrière la vitre du cadre où est venu mourir au fil des ans tout un tas de bêtes d'orage (elle avait peur de l'orage), on nous voit tous les quatre, accroupis dans les herbes hautes. On sourit. Sur une autre photo, mon petit frère pleure parce qu'on l'a perché trop loin du sol, sur une grosse souche brune. Sur une autre encore, je souris, vêtu d'un blouson en jean, un foulard de cow-boy autour du cou et un bonnet à pompon rouge sur la tête. J'embrasse un gros bouquet de jacinthes sauvages. Je vais pleurer après l'avoir fait tomber.
J'écoutais la voix tragique d'une chanteuse de flamenco quand j'ai entendu ma mère crier mon nom. J'ai dévalé dans la cuisine, pour rejoindre les pleurs et les marques d'amour. Ce qu'on avait alors trop de mal à admettre comme étant déjà son cadavre accueillait les larmes qui tombaient sur ses poils avec de petits soubresauts (elle avait peur de l'eau). Ses yeux ronds et sa gueule ouverte lui donnaient des airs de chien empaillé. Un filet d'urine a coulé sur le carrelage marron. Et nos mains ont profité des dernières souplesses de sa peau.
Je l'enterrerais. Je m'en fichais de la loi. Non, ce n'était pas la loi qui m'empêcherait d'enterrer mon chien. Où? Je ne sais pas moi, à côté de la rhubarbe et du framboisier, ou bien au pied de la vigne. Je m'en fichais, je l'enterrerais, mon chien. Sylvain pourrait bien nous prêter une bêche. "Je ne laisserai pas les vers la bouffer", répétait ma mère, qui laissait les bêtes d'orage lui démanger les bras. "Le trou doit être profond d'au moins un mètre cinquante." J'ai maudit la mort et j'ai ravalé mes blasphèmes, et j'ai cédé. On la ferait incinérer. De toute façon, pour lui être fidèle jusqu'au bout, il aurait fallu l'enterrer, puis la déterrer une fois faisandée, comme elle le faisait elle. Et puis elle aimait la chaleur de la cheminée.
Quand les soupirs ont remplacé les sanglots, on a emballé son corps dans un drap à fleurs et on s'est rendus chez le véto, avec mon père. A chacun de mes pas, son corps tremblait comme la gelée à la crevette que fait ma mère (elle aimait les crevettes). Le véto a été gentil: il a écrit croisé quand on lui a dit bâtard. Le bout de ses ongles était noir de sang séché. On récupérerait les cendres, qu'on disperserait au pied du chèvrefeuille, à l'endroit où elle avait caché son os à moelle, à l'abri de la tondeuse et de la pluie.
Au retour, je me suis assis dans le jardin et j'ai levé les yeux vers un nuage en forme de cœur d'artichaut, au creux duquel j'ai rêvé un instant qu'elle aille se lover (elle aboyait après les montgolfières). Le soir, par une nuit sans lune à laquelle hurler, j'ai fumé une dernière cigarette, puis j'ai flairé une dernière fois son panier, avant de regagner mon lit avec une mélancolie aussi noire que le bout des ongles du vétérinaire. La tristesse, ça fatigue. Elle nous aimait.

Un enterrement à Bally

Ce fut Lousse qui creusa le trou pendant que moi je tenais le chien dans mes bras. Il était lourd déjà et froid, mais il n'avait pas encore commencé à puer. Il sentait mauvais, si vous voulez, mais mauvais comme un vieux chien, pas comme un chien crevé. Lui aussi avait creusé des trous, à cet endroit même peut-être. On l'enterra tel quel, sans boîte ni enveloppe d'aucune sorte, comme un chartreux, mais avec sa laisse et son collier. Ce fut elle qui le mit dans le trou, moi je ne peux pas me pencher, ni m'agenouiller, à cause de mon infirmité, et si jamais cela m'arrive, oublieux de mon personnage, de me pencher ou de m'agenouiller, n'en croyez rien, ce ne sera pas moi, mais un autre. Le jeter dans le trou, c'est tout ce que j'aurais pu faire, et ça je l'aurais fait volontiers. Cependant je ne le fis pas. Toutes les choses qu'on ferait volontiers, oh sans enthousiasme mais volontiers, qu'il n'y a aucune raison apparemment pour ne pas faire, et qu'on ne fait pas! Ne serait-on pas libre? C'est à examiner. Mais quelle fut ma contribution à cet enterrement? Ce fut elle qui fit le trou, qui mit le chien dedans, qui combla le trou. Je ne faisais en somme qu'y assister. J'y contribuais de ma présence. Comme si ç'avait été mon enterrement à moi. Et il l'était. C'était un mélèze. C'est le seul arbre que je puisse identifier avec certitude. Curieux qu'elle ait choisi, pour enterrer son chien dessous, le seul arbre que je puisse identifier avec certitude. Les aiguilles vert d'eau sont comme de soie et parsemées, il me semble, de petits points rouges. Le chien avait des tiques aux oreilles, j'ai l'œil pour ces choses-là, elles furent enterrées avec lui. Quand elle eut fini de fossoyer elle me passa la bêche et se reccueillit. Je crus qu'elle allait pleurer, c'était le moment, mais elle rit au contraire. C'était peut-être sa façon à elle de pleurer. Ou c'était moi qui me trompais et elle pleurait réellement, avec un bruit de rigolade. Les pleurs et les ris, je ne m'y connais guère. Elle ne le verrait plus, son Teddy, qu'elle avait aimé comme un enfant.

(Samuel Beckett, Molloy, éd. de Minuit, coll. "double", p. 47-48)

mercredi, 01 juillet 2009

Le nihilisme ou rien!


dimanche, 28 juin 2009

Journal d'un blogueur 3

Dans l'espace réservé aux commentaires de quelques rares blogs, on retrouve tout l'esprit des conversations qui devaient avoir cours dans les salons littéraires. Une différence, toutefois: la langue écrite oblige à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Voilà qui n'aurait pas déplu à La Bruyère, qui regrettait que "l'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention: tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui; l'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche."
Malheureusement, à constater l'ineptie des commentaires de la plupart des blogs, je dois bien me rendre à l'évidence que la coutume veut plutôt que l'on tourne sept fois sa plume dans son cul avant d'écrire.

mercredi, 24 juin 2009

Remaniement

Li chevaliers a pié, sanz lance,
Aprés la charrete s'avance
Et voit un nain sor les limons
Qui tenoit come charretons
Une longue verge an sa main,
Et li chevaliers dit au nain:
"Nains, fet il, por Deu, car me di
Se tu as veü par ici
Passer ma dame la reïne."
Li nains cuiverz de pute orine
Ne l'en vost noveles conter,
Einz li dist: "Se tu viax monter
Sor la charrete que je main,
Savoir porras jusqu'a demain
Que la reïne est devenue."
[...]
Amors le vialt et il i saut,
Que de la honte ne li chaut
Puis qu'Amors le comande et vialt.

(Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette)

mardi, 23 juin 2009

Fête et capitalisme

"On est dans un temps mou, un temps de semoule, celui du capitalisme. Si le temps, c'est de l'argent, le temps n'a pas plus de valeur à un moment qu'à un autre." Voici ce que j'ai entendu dire par Claude Gaignebet, folkloriste érudit, à la radio. L'homme déplorait que l'Occident ne sache plus faire la fête: "On peut définir la fête par la transgression. Au carnaval, les âmes des morts errent. Elles risquent de pénétrer en nous. Soit par la bouche, soit par plus bas, par le cul pour tout dire. Le plus sûr moyen de s'assurer qu'on n'est pas possédé par trop d'âmes errantes, c'est encore de se remplir, c'est-à-dire de manger. Le drame, chez nous, c'est que de l'alcool on en a tous les jours, que des drogues on en a tous les jours, et que de la nourriture, on en a tous les jours, tant qu'on veut. Autrefois, le carnaval s'inscrivait dans une rupture absolue. On est dans une société de satiété et on essaie de dépasser la satiété. Du coup, on se rend malade."

Gaignebet a fait ce constat la bouche pleine de blinis, que Jacques Livchine, son ami, avait préparés pour ses soixante-dix convives. Livchine est un des fondateurs du Théâtre de l'Unité, créé en 1968. Il regrettait quant à lui que "les gens, quand tu les invites à dîner, actuellement, ne viennent même plus, parce qu'il n'en ont pas besoin." Il n'est pas du genre à vouloir passer une petite soirée tranquille, à se cuisiner des tomates au basilic et à se regarder un DVD. Non, c'est un homme plein de passion, qu'on verra touiller deux-cent litres de soupe après une représentation, ou qu'on entendra déclamer ce qu'il appelle des "poèmes-grenades", au beau milieu de ses convives. "Mes amis, soyez les bienvenus, asseyez-vous. Donnez-moi de la poésie, donnez-moi de la tempête!"

Pour Livchine, la fête, comme le théâtre, "doit être une déflagration si forte que, par ses prolongements, elle réveille le monde des morts.", pour reprendre la formule de Jean Genet. A propos, le saltimbanque, plein de contradictions, avoue aimer les enterrements, parce que dans les enterrements, les gens sont vraiments ensemble. Et l'enterrement de sa mère a été, a-t-il confié, l'un des plus beaux moments de sa vie, parce qu'il a réussi à faire passer "le rire à travers les larmes", pour reprendre la formule de Tchekhov.

Ni rire, ni larmes, ni impression d'être ensemble, à la fête de la musique, dimanche soir. Il faut croire que les gens préfèrent se mirer dans le vernis de leurs souliers plutôt que de rendre un sourire à qui en dispense sans compter. Quand lui fera-t-on sa fête, au capitalisme?

En attendant, on pourra se rabattre sur la Fête du Malheur, une idée qui date de 1793, et qui a été réssuscitée par Livchine et Gaignebet. Le maire de Thionville s'était lamenté auprès d'eux sur la triste réputation de sa ville, et souhaitait en redorer le blason. Au programme des festivités: concerts de musique funèbre, exposition des cercueils les plus originaux, visite aux drogués dans les parkings souterrains, visite à une femme riche, malheureuse et assommée par les somnifères et les neuroleptiques, voyage organisé à la S.P.A., et concours de la personne la plus malheureuse de la ville, avec dix-mille euros à la clé.

"Tout va bien, dit le bourreau. La situation du malheur est prospère.", pour reprendre une formule de Michaux.

jeudi, 18 juin 2009

Journal d'un Occidental

C'était le parking d'une zone commerciale. Je me suis garé sous un peuplier malade, à côté d'une poubelle. C'était plus commode pour jeter le reste de frites que j'avais achetées au drive, sans avoir à ouvrir ma portière. Le ciel était gris et sans éclat. Le macadam était gras, les gens rares et pressés. C'étaient d'abord des familles, allant au cinéma ou au bowling. J'ai regardé les enseignes clignoter. Des haut-parleurs diffusaient des B.O. de films d'aventure. Ça excitait les enfants qui se faisaient gronder par leurs parents. Un peu plus tard passèrent des couples de jeunes gens, avec du gel dans les cheveux et des hauts talons. J'ai pensé qu'ils allaient au cinéma.
Après eux, le parking peu à peu est devenu désert. Il n'y avait plus que le vent, qui ballottait ma voiture de droite à gauche, et des oiseaux. Un moineau s'est posé sur mon essuie-glace. Nous nous sommes regardés, puis j'ai baissé les yeux sur mon tableau de bord, et j'ai regardé le témoin rouge clignoter. J'ai appuyé mes doigts sur les graines de sésame qui étaient tombées de mon hamburger sur mon pantalon, et je les ai portées à ma bouche, pour les croquer avec mes dents de devant. Le moineau est descendu sur le macadam pour picorer du pop-corn imbibé d'eau de pluie.
Dans mon rétroviseur, j'ai vu une voiture qui faisait des allers-retours sur le parking, lentement. Je l'ai regardée longtemps. Une femme la conduisait, les deux mains sur le volant. Un bébé était assis à l'arrière. Elle a fait beaucoup d'allers-retours. Le marmot pleurait, alors j'ai pensé qu'elle faisait ça pour le bercer. J'ai pensé aussi qu'elle avait dû mettre dans son autoradio une compilation de berceuses, et beaucoup de son pour étouffer les pleurs.
Après, le cinéma a déversé un flot de spectateurs. Le vent leur arrachait des larmes, les décoiffait et leur apportait des promesses de pluie. J'ai pensé qu'à cause du vent en pleines faces, ils devaient avoir du mal à respirer. J'ai regardé les clignotants des voitures s'allumer. J'ai fumé deux cigarettes. Une petite araignée tissait sa toile sur mon rétroviseur gauche. Je l'ai regardée longtemps. Puis, j'ai chanté en yaourt le Requiem de Mozart, qui tournait dans mon autoradio. J'ai pensé qu'il était temps de rentrer.
Sur la route du retour, j'ai roulé lentement.

samedi, 13 juin 2009

Lettre à un professeur

Cher Monsieur R.,

Je vous connais peu, mais assez pour savoir qu'on vous regrettera, vous et votre voix de théâtre, qui fait si bien sonner l'imparfait du subjonctif. Vous êtes l'un des meilleurs orateurs qu'il m'ait été donné d'écouter. L'appétit me venait rien qu'à vous voir retrousser vos manches et vous frotter les mains, puis vous pencher en avant lorsque vous enseigniez, comme se penche un gourmand impatient, encore debout derrière sa chaise, pour picorer dans le plat qu'on vient d'apporter de la cuisine. Je retiendrai de vous votre humanité et votre humilité, celle qui vous a porté vers les minores, celle d'un homme qui ne "roule pas dans la belle ornière". Et c'est des deux mains que je serre la vôtre, qui n'en est pas à sa première belle page tournée.

samedi, 06 juin 2009

Propos tenus devant ma photo

Ma mère m'a raconté qu'il y a longtemps, elle a présenté une photo de moi enfant à un médium, dont la seule réaction a été un mouvement de recul et un "oh!". Le destin me dira comment j'aurai à l'interpréter.