mardi, 05 mai 2009
Épitaphe
C'était un homme bien, au fond.
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Le dernier café d'un condamné
- Allô ?
- Allô bonjour, ici Tom More, de l'agence Manpower. Je vous appelle pour vous proposer une mission d'intérim. La société Ethan Asia est débordée ces temps-ci, et elle aurait besoin de vos services, pour le treize. Vous seriez libre ?
- Oui.
- Seulement, ça vous dérangerait de faire le travail à domicile ? Quand je disais débordée, je voulais dire vraiment débordée...
- Non, pas du tout.
On sonna. Par la fenêtre, j'aperçus un camion frigorifique. Qui cela pouvait-il bien être ? Ca me revint. J'avais oublié. Sur le chemin de la porte, j'en touchai deux mots à mes parents, qui venaient de finir leur dessert. Qu'ils se rassurent, ça ne durerait pas longtemps.
J'ouvris la porte, derrière laquelle je trouvai un homme maigre flanqué de deux autres en doudoune sans manches. L'homme, qui sentait la pâte à modeler, se contenta, en guise de salut, de poser la main droite sur mon épaule, au-dessus de laquelle mon père passa la tête qui, paniquée, balbutia :
- Comment on fait ? C'est que... On n'a rien préparé... Où est-ce qu'on se met ?...
- On va peut-être boire un café, avant, non ? l'interrompit l'homme, visiblement irrité.
Je les invitai à s'asseoir au salon, et me dirigeai vers la cuisine. J'avais à cœur de préparer le meilleur café qui soit. J'aime le travail bien fait. Je lavai le plateau en PVC (celui du dimanche), je remplis la cafetière électrique d'un volume d'eau équivalent à celui de dix tasses à café et je déposai six doses de café moulu dans le filtre. Puis, j'appuyai sur le bouton « marche ». Je sortis le service à café en porcelaine (celui du dimanche), et le rinçai parce qu'il avait pris la poussière. Je fus énervé de ne pas trouver un lot de six cuillers assorties. Je choisis tout de même les plus belles. Je mis quelques morceaux de sucre dans un ramequin et plusieurs portions individuelles de chocolat dans un autre. Je composai un plateau harmonieux avec le tout et attendis que le café passe. Au salon, la discussion était animée. Après le dernier ronron de la cafetière, je servis le café dans les tasses et saisis le plateau.
Quand, d'un pas lent, j'arrivai au salon, je vis que les deux types en doudoune n'avaient pas quitté le paillasson. Je posai le plateau sur la table basse et regardai mes parents, assis côte à côte, immobiles et silencieux. Quand je me retournai vers le client, j'eus la surprise de constater qu'il s'était métamorphosé en un gros cocon jaune vif, qui se tenait étendu sur toute la longueur du canapé, immobile et silencieux lui aussi.
On quitta le paillasson pour me donner une seringue. Mais où piquer ? Cette chose n'avait pas de veines. Devant ma perplexité, on s'en chargea pour moi, non sans exagérer un soupir d'agacement. Gêné, j'appuyai sur le piston.
On embarqua le cocon dans le compartiment réfrigéré du camion avec le sérieux des pompes funèbres, et je rejoignis mes parents.
Nous bûmes le café froid en silence.
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vendredi, 01 mai 2009
La salade du père Dumas
Hier soir, pour le souper de quatorze convives, j'ai fait la « salade [qui] n'était point comme toutes les salades » dont parle Alexandre Dumas dans la lettre qu'il adresse à Jules Janin et qui fait office de préface à son Grand Dictionnaire de Cuisine. « C'était une salade de haute fantaisie, ordre composite, formée de cinq ingrédients principaux. De rouelles de betteraves, de tranches de céleri, d'émincés de truffes, de raiponces avec leur panache, et de pommes de terre cuites à l'eau. » Malheureusement, je n'ai pas pu trouver de raiponces, et je n'avais pas le budget nécessaire pour les truffes. Mais tout était dans l'assaisonnement, le plus élaboré que j'aie rencontré jusqu'à maintenant : jaunes d'œufs durs écrasés dans de l'huile, cerfeuil, thon écrasé, anchois pilés, moutarde de Maille, soya, cornichons hachés, blancs d'œufs hachés et vinaigre, le tout saupoudré d'une pincée de paprika. Beaucoup plus sophistiqué, vous l'admettrez, que l'assaisonnement que chacun connaît trop bien, et dont Dumas rit doucement : huile, vinaigre, poivre et sel, à quoi « les plus raffinés [...] ajoutent une cuillérée de moutarde ».
À lire le déjà savoureux passage où il est question de cette salade, on comprend que la chose se doit d'être exécutée religieusement. La salade est un « mets rebelle » dont la confection revient au maître de la maison, et surtout pas à un domestique - autrement dit à « un drôle à gants tricotés » -, ce qui relèverait tout bonnement de l'« impiété culinaire ». Quant à en faire l'accompagnement d'un gibier, n'y songez même pas : ce serait là une « hérésie culinaire ». L'auteur du Grand - à bien des égards - Dictionnaire entre d'ailleurs en matière avec tout le sérieux dû à un si grave sujet, et notamment en concédant que « la salade n'est point une nourriture naturelle à l'homme, tout omnivore qu'il soit ». « L'homme, continue-t-il, à qui Dieu, dit Ovide, a donné un visage sublime, os sublime, l'homme n'est pas fait pour brouter l'herbe, mais pour regarder le ciel, toujours au dire du même Ovide. » Mais « Il est vrai que si l'homme passait sa vie à regarder le ciel, cela le nourrirait encore moins que de manger de l'herbe. », s'empresse-t-il d'ajouter.
Je puis à mon tour ajouter que cette salade était aussi copieuse que les délectables digressions de ce cher Alexandre, si copieuse que, sachant que ce plat n'arrivait sur sa table qu'après un pâté de gibier, un rôti et un poisson, je puis confirmer la réputation d'ogre qu'on lui prêtait. Tout le monde ou presque s'est accordé à dire que le savant mélange était étonnant ; moi, je lui trouvais un arrière goût de littérature. Et à en juger, non sans satisfaction, des deux gros saladiers vides, je pense qu'on peut parler de succès, même si personne n'a fait preuve d'autant d'enthousiasme que ce fanatique de Ronconi, « l'un [des] plus assidus soupeurs » de Dumas, dont celui-ci nous dit que quand il ne pouvait pas venir à ses soupers du mercredi, « il envoyait chercher sa part de salade, qu'on lui rapportait, quand il pleuvait, abritée sous un énorme parapluie, pour qu'aucun corps étranger ne s'y mêlât ».
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mercredi, 29 avril 2009
Pour en finir encore et autres foirades
Il y a trois ans, je faisais le ménage dans une unité pour malades dits difficiles, derrière les hauts murs d'un établissement psychiatrique : le job d'une Danaïde au Tartare. Le matin de mon arrivée, j'avais à peine enfilé ma blouse que j'entendis : « Va chercher une brouette et une pelle. On va ramasser le purin ! » Après deux tours de clé, une porte s'ouvrit sur un homme nu recroquevillé dans sa merde - merde qui dégoulinait en longs filets depuis le lit jusqu'au carrelage. Aux murs, l'homme - que j'appellerai Tityos - avait laissé des empreintes de merde aux endroits où il avait cogné pendant toute la nuit.
Tityos passa à la douche, laissant dans son sillage une longue traînée de merde et quelques gémissements, pendant que je commençai de récolter dans ma paume gantée de latex les morceaux restés intacts de la salade niçoise qu'on lui avait mis la veille dans la bouche. Tityos, à force de rester agenouillé, vêtu d'une sempiternelle chemise d'opéré, dans un coin ou dans un autre du couloir, se frottant le cuir chevelu ou criant après une cigarette qu'on lui refusait toujours parce qu'il l'aurait mangée, avait développé, quelques mois auparavant, ce que les médecins appellent une "occlusion intestinale aiguë", c'est-à-dire "un arrêt complet du passage des matières et des gaz dans un segment de l'intestin". On m'avait raconté qu'il avait failli y passer : on n'avait pas su différencier les cris et les recroquevillements causés par la douleur des cris et des recroquevillements habituels, et il avait manqué s'étouffer avec sa merde. Il y a des grimaces de douleur qu'on prend pour des sourires.
Le médecin avait donc prescrit à Tityos, après son passage aux urgences, une solution laxative qu'on lui donnait après chaque repas. Ce qui eut pour effet d'anéantir toute sa flore intestinale et de lui faire perdre une bonne quarantaine de kilos en moins de trois mois. Il fondait à vue d'œil mais on obéissait à l'ordonnance. On avait bien essayé, une fois, sans que le médecin n'en sache rien, d'arrêter le traitement, mais une seconde occlusion ne s'était pas faite attendre, et les foudres du médecin aussitôt mis au courant elles non plus.
Dans le seul but d'éviter aux balayeurs comme moi d'avoir à savonner ses peintures rupestres tous les matins, on jugeait bon de l'attacher à son lit, sans draps ni couvertures, qu'il aurait mangés. Tityos ne reçoit de visite que celle de la coiffeuse, qui tond dix têtes en un quart d'heure. Aux dernières nouvelles, son supplice dure encore.
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Pour en finir avec le jugement de Dieu
Là ou ça sent la merde
ça sent l'être.
L'homme aurait très bien pu ne pas chier,
ne pas ouvrir la poche anale,
mais il a choisi de chier
comme il aurait choisi de vivre
au lieu de consentir à vivre mort.
C'est que pour ne pas faire caca,
il lui aurait fallu consentir
à ne pas être,
mais il n'a pas pu se résoudre à perdre
l'être,
c'est-à-dire à mourir vivant.
Il y a dans l'être
quelque chose de particulièrement tentant pour l'homme
et ce quelque chose est justement
LE CACA.
(Ici rugissements.)
(Extrait de A. Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu)
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samedi, 25 avril 2009
Les créatures du Docteur F.
À Alfort, on trouve un musée consacré aux œuvres d'Honoré Fragonard, le cousin germain de Jean-Honoré du même nom, célèbre peintre du Verrou et autres scènes égrillardes. Lors des repas de famille, les deux cousins devaient s'échanger leurs pinceaux, leurs couteaux et leurs recettes de vernis, entre deux conversations sur les derniers arrivages de bleu de Prusse, de vermillon ou d'indigo. Mais si les toiles du second ont dû arracher une ou deux larmes de tendresse à une aristocrate bréhaigne en fin de vie, c'est aux œuvres du premier qu'on doit les sanglots de la marmaille de l'Ancien Régime finissant et les hauts-le-cœur de leurs parents, avant que la Terreur ne prenne le relais en donnant au populo sa pâtée quotidienne de guillotinés.
Quelqu'un qui s'est rendu au musée des horreurs m'a raconté qu'après avoir demandé au gardien où se trouvaient les fameuses cires, celui-ci eut un rire gras de cannibale et corrigea: "Les cires? Mais voyons, ce sont des vrais!". C'est que les écorchés d'Honoré sont bien de véritables cadavres, récupérés dans les caveaux et les charniers, que l'anatomiste - qui a emporté ses secrets de fabrication dans la tombe - a passé neuf ans à préparer par dessiccation.
Le site du musée nous apprend que les corps étaient entre autres plongés "dans des bains corrosifs de "menstrues" ou d'"esprit de sel fumant"". Comme son rococo de cousin, Honoré aimait les postures théâtrales: il a figé un de ses macchabées dans une attitude de Cavalier de l'Apocalypse, l'a monté sur un cheval écorché, et - par souci du détail - est même allé jusqu'à glisser un fouet au creux de l'articulation métacarpo-phalangienne de sa main gauche. À en croire ce site, "la légende raconte que le cavalier était la fille d'un épicier d'Alfort dont Fragonard était amoureux". À propos, et comme son rococo de cousin, Honoré aimait à cerner de putti ses personnages, à l'image de ces "petits fœtus humains montés sur des moutons ou des fœtus de chevaux" ou de ce très pastoral Groupe de fœtus humains dansant la gigue. Il semble enfin que les deux Frago partageaient aussi un certain anti-cléricalisme. Quand Jean-Honoré faisait rougir de fureur les dévots avec Les Hasards heureux de l'escarpolette, Honoré faisait rougir de honte les bigots avec L'Homme à la mandibule, "grand écorché [qui] est une évocation de Samson abattant les Philistins avec une mâchoire d'âne", et dont le "pénis injecté se tend de façon obscène".
N'ayant pas la vigueur de cette dernière créature, le Docteur Fragonard fut le "témoin impuissant" de la dispersion de ses œuvres. Le musée se situe au coeur de l'École Vétérinaire. J'irai y jeter un œil, à l'occasion.
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Tératologos
LE PERE, sodomisant son fils. À part.
Ce que j'aime, chez lui, c'est qu'il me ressemble.
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jeudi, 23 avril 2009
Jardin à la carolingienne
Ma rhubarbe est en fleurs.
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Journal d'un blogueur
Depuis que je tiens ce blog, j'ai moins d'appétit sexuel.
01:35 | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Célibat
"Rien de moins esthète que le célibataire dans sa médiocrité, mais rien de plus artiste. Il ne fuit pas le monde, il l'empoigne, et le fait fuir, sur une ligne artiste et continue: "Je n'ai que mes promenades à faire, et il est dit que cela doit suffire ; en revanche, il n'existe pas encore de lieu au monde où je ne puisse faire mes promenades." Sans famille et sans conjugalité, le célibataire est d'autant plus social, social-dangereux, social-traitre, et collectif à lui tout seul ("Nous sommes en dehors de la loi, personne ne le sait et pourtant chacun nous traite en conséquence"). C'est que voilà le secret du célibataire: sa production de quantités intensives, les plus basses comme celles des "sales petites lettres", et les plus hautes comme celle de l'oeuvre illimité, cette production de quantités intensives, il l'opère directement dans le corps social, dans le champ social lui-même. Un seul et même procès. Le plus haut désir désire à la fois la solitude et être connecté à toutes les machines de désir."
(G. Deleuze et F. Guattari, Kafka, Pour une littérature mineure)
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